Spinoza in China 30 novembre 2011 | fin juillet 2015

 
 
 
Jour de retour.
 
 
 
Une dernière marche, brève. Dans les hutongs, et jusque vers le bord du lac Houhai. C’est encore la nuit. Les hommes dans leurs longs manteaux doublés de fourrure ne sont pas arrivés dans le petit jardin quand je le traverse. Nulle cage suspendue aux branches des arbres. Nul chant d’oiseau. Le seul chant que j’entends, c’est au bord du lac. Un chant choral et militaire de soldats. La vibration de basse des voix des soldats, entre les murs d’une caserne. Non loin, un homme est en train de pêcher, son regard concentré sur le flotteur au bout du fil tombant à la verticale de sa canne à pêche. Le mobilier du salon de coiffure en plein air est là, vacant, disponible. Personne. Presque personne. Quelques hommes se baignent. Des ouvriers sur des chantiers commencent une nouvelle journée. Et sur le pas de la porte de l’échoppe où je suis venu manger, chaque jour ou presque, la patronne est là, qui sort. Nous nous regardons. Je lui fais un signe de la main. Je lui souris. Elle me salue d’un sourire en retour et rentre dans l’échoppe en riant. Il y a le touriste qui m’a fait les beaux yeux. Le plaisir de l’avoir revue, avant le départ.
 
 
 
Et. Deux baies d’un arbre de neuf cents ans recueillies une après-midi, au sol de la Cité interdite. Aujourd’hui dans une boîte d’allumettes, elles passent au point de contrôle des bagages. À l’aéroport. Le soleil frappe au travers des baies vitrées ouvrant sur les pistes d’atterrissage et de décollage. L’embarquement commence dans une heure.
 
 
 
Et. Le Cheval de Turin. À Paris. Dernier film de Béla Tarr. Deux fois dernier film de Béla Tarr. Dernier car dernier de ses films réalisés à sortir en salle – c’est aujourd’hui la sortie du Cheval de Turin en France – et dernier si l’on en croit les propos de Béla Tarr : il ne réalisera plus de film après celui-ci. Et comment ne pas le croire. Un à un, ici, genèse à rebours, tous les éléments nécessaires à la vie disparaissent. Jusqu’à la lumière. Noir. Dernier film.
 
 
 
Et nulle tristesse. Bien au contraire. Un sentiment proche de celui que Bram Van Velde a su traduire pour parler des textes de Beckett : tant de vie, dans tant de décombres. Non. Pas exactement cela. Ici, rien ne reste. On assiste à la disparition des choses. Et l’on éprouve par contrecoup l’intensité de leur nécessité.
 
 
 
Avais-je jamais ressenti de cette manière-là, physiquement, dans une œuvre d’art, la nécessité des éléments – de la nature, et des êtres ?
 
 
 
Nécessité de l’eau. Du feu – chaleur. De l’accueil. De la parole – écrite, dite. Nécessité de la lumière. Nécessité de l’animal. Nécessité des éléments. Nécessité de leur coexistence. Afin que ce que l’on nomme une vie puisse effectivement être une vie.
 
 
 
Et de fait c’est bien avec la sensation – et par là même avec la compréhension – de cette nécessité de coexistence que je sors de la salle. Puissance, et joie, de cette sensation. Puissance, et joie, de cette compréhension. Me font battre le cœur. Ce jour. Et. Accompagnent cette fin de voyage qui ne se termine pas. Ce jour.
 
 
 
J’ai rendez-vous bientôt avec Angela.
 
 
 
Et. De la servitude humaine. Ou. De la force des affects. À lire. Et. À vivre. Et. De la puissance de l’entendement. Ou. De la liberté humaine. À lire. Et. À vivre. Autant que faire se peut.
 
 
 

 
 
 
Juillet. On est sur la place, au bout de la rue. On y arrive vers 13h00. On installe une table, une chaise, à côté d’un banc. On s’installe sur cette place, à deux pas de chez nous. On n’est pas chez nous ici. On est dans un lieu pas totalement étranger pourtant. C’est un lieu qu’on fréquente habituellement en y passant. Aujourd’hui, on y vient. Je repense à Cyprien. Je me souviens que l’un des tout premiers textes que j’ai écrits avait pour titre Étranger. Un comédien le jouait, seul, dans des bars. On avait fait une affiche, sur laquelle le mot étranger faisait ressortir en lui le mot anglais anger, colère. Étr-anger. Être colère. Le texte commençait comme ça : Je m’y reprends toujours à deux fois avant d’entrer dans un lieu comme celui-ci. Toujours je m’y reprends à deux fois. Mais toujours, j’entre. Et si en apparence j’entre seul, méfiez-vous, nous sommes en vérité à l’intérieur de moi en quantité innombrable. Je me souviens qu’il y avait un passage, dans le texte, que Folle Chienne aimait beaucoup. C’était à propos de la langue étrangère, et de l’accent étranger, d’un étranger, parlant dans une langue étrangère. Ça t’arrache l’oreille ? Tant mieux, moi, ça m’arrache la bouche.
 
 
 
Le sourire d’une femme qui passe à côté de nous. On se dit bonjour. Et là. Une femme et deux enfants qui montent dans une voiture. Un concert d’aboiements dans un appartement. Un vieil homme gazouille avec un bébé, dans une poussette, devant l’entrée de l’immeuble, au 8 de la rue. Il faut être tranquille quoi, être là, apprendre à être là. Voilà, c’est ça. Je me souviens aussi de L’Attente l’oubli de Blanchot. Et de l’attente considérée comme une attention : une attente qui n’attend rien, une disponibilité. J’ai froid. Je vais chercher des chaussettes dans la maison. Angela reste sur la place. La porte de l’immeuble au 8 de la rue est ouverte. Le silence, la rumeur du boulevard Jules Verne, un mégot, écrasé au sol puis ramassé, le bruissement du vent dans la ramure des arbres – quels sont ces arbres ? quel est leur nom ? À l’une des fenêtres du premier étage de l’immeuble, le sourire d’un homme, et derrière lui, une femme, dans l’ombre d’une pièce. Pierre, et Victoire, ce sont les prénoms de l’homme et de la femme. Les mots que vous êtes en train de lire, ici, parfois je les écris, parfois c’est Angela qui les écrit.
 
 
 
Et le rire d’Angela, quand je reviens de la maison. Elle parle avec Pierre, descendu sur la place. Il raconte la vie du quartier. Il raconte un peu sa vie. On échange quelques mots avec Victoire, qui nous parle depuis la fenêtre du premier étage. Elle nous montre Le Chat du Rabbin de Joann Sfar qu’elle vient de lire. La nuit, il y a des flics en civil qui patrouillent au pied des immeubles, sur la place, pour du petit trafic, nous dit Pierre. Il nous parle de nouveaux arrivants, des Lituaniens, qui vivent ici depuis quelques mois. On dit bonjour aux personnes qui passent. Angela part chercher une deuxième chaise au dépôt sauvage, rue Jean Mahé, derrière les immeubles. Pierre nous dit que par le passé cette place était très vivante, avec des petits commerces, un boucher, une mercerie, un Spar, et dans la rue Jean Mahé, là-bas, du côté du dépôt sauvage, il y avait un magasin de bricolage. Depuis combien de temps ce monde est-il en train de disparaître ?
 
 
 
On est là. On se pose là. On dit bonjour. On propose du café à celles et ceux qui répondent à nos bonjours. Antonia, sur son vélo, apparaît au bout de la place. Elle arrive avec des pâtisseries, des nonnettes. Angela va chercher une troisième chaise. Une femme s’arrête. On parle un peu. Il faut qu’elle rentre chez elle. Elle nous laisse son adresse e-mail. Le ballet des voitures, autour de la place. Les gens qui vivent ici, dans les immeubles. Ils se connaissent. Ils se retrouvent au bas des cages d’escalier, dehors, ils parlent, se parlent. Un gars rentre du travail et nous demande ce qu’on fait là. On parle des rendez-vous des 29, et de l’envie de faire ça autrement. Il dit : ah oui, c’est un peu comme un apéro. Oui, un peu. Se réunir autour d’une question qui nous préoccupe. Affichez une annonce en bas des cages d’escalier, nous dit le gars, ça peut le faire, du monde peut venir. Si vous voulez, laissez-nous votre adresse e-mail, on vous tiendra informé. Ah mais je n’ai pas d’e-mail. On va faire comme vous nous avez conseillés, oui, en bas des cages d’escalier. On déplace la table et les chaises, en fonction des déplacements des trous de soleil à travers le branchage des arbres. Il y a notre voisine, Marie-Blanche, qui nous rejoint un moment, avec son petit chien. Le petit chien tire sur sa laisse dans tous les sens et saute et jappe tandis que Marie-Blanche nous parle. Il y a Mamail, un gars que j’imagine vivre à la rue, avec un chien, aussi, sans laisse. Mamail nous dit qu’il a vécu dans les immeubles, quelques temps. Il retrouve un copain à lui qui habite ici. Le copain de Mamail le rejoint sur la place. Il travaille à Nantes Habitat. Ils vont refaire toutes les fenêtres des immeubles nous dit-il. Elles n’ont pas été changées depuis la construction, dans les années 50. Une jeune femme, Malika, vient vers nous d’un pas décidé et nous demande ce qu’on fait là. On raconte. Elle nous parle du repas qu’elle organise aux pieds des immeubles, dans deux jours. Elle dit que c’est toujours les mêmes qui viennent. Les vieux ne viennent pas. Elle nous invite. On ne pourra pas venir cette fois-ci. On est déjà invités ailleurs. On lui demande son adresse e-mail. Elle nous la donne. On salut Thierry et Kevin, deux gars, au pied de l’immeuble, quand ils s’en vont. On décide de rejoindre le jardin, derrière la maison. Le soir. Avec Angela et Quentin et Roland. On parle de faire un journal de quartiers. Au pluriel. Quartiers. Avec nos paroles étrangères. Et les donner à entendre. Et les mettre en lien.
 
 
 
Et. Au mois de mai. Baruch est allé vivre sa vie de chat en dehors de la maison. On ne l’a pas revu depuis. Virginia également est allée vivre sa vie en dehors de la maison. Elle a eu deux petits chats. Et comme ils sont nés le 5 mai, et qu’Alfred de la Coquillette à Bruxelles se réjouissait que la naissance de leur deuxième enfant, à lui et à Louise du jour et de la nuit, ait eu lieu ce jour, le 5 mai, même jour que la naissance de Karl Marx, me dit-il, on a décidé avec Angela de nommer les deux petits chats Karl et Marx. Mais. Ça sonnait moyen. Karl est devenu Carlito, et Marx est devenu Philippe car il avait des grosses poches sous les yeux, un peu comme Philippe Séguin. Mais. Philippe ça sonnait moyen. On a commencé à donner plein de noms à Karl-Philippe. Et à force de lui donner plein de noms, on s’est dit : tiens, on va l’appeler Pessoa.
 
 
 
Et. De sa petite langue Carlito ronronne sur mes genoux et me lèche l’intérieur de l’avant-bras droit tandis que j’écris ces mots, puis il change de position.
 
 
 
Aujourd’hui, à Sarajevo, Béla Tarr tient parole. Il enseigne à l’école de cinéma qu’il a participé à fonder, en 2012.
 
 
 
Et dans le couloir aérien qui file juste devant la fenêtre passe un avion. Il survole Nantes. Grand soleil. Un moineau piaille puis s’envole du fil électrique où il se tenait. Hier, la fille de Tina m’a appelé pour me dire que sa mère avait été hospitalisée. C’est une bonne nouvelle me dis-je. Je ne sais pas. Douceurs paradoxales de ce jour. Angela travaille dans la cabane, dans le jardin. Vent léger dans le cèdre du Liban, là-bas, rue Jean Mahé. Soleil. Virginia est maintenant endormie sur un dessin d’Angela : POISSON CHEWHALE DE MER (CALL ME ERNESTO-ACAB). Pessoa prend la place de Carlito sur mes genoux. Angela me rejoint. On téléphone à Marie. On téléphone à Trésor. On va accueillir Trésor chez nous quelque temps. Je téléphone à Tina. Elle est dans le pavillon Picasso de l’hôpital machin. Je vais la voir tout à l’heure.
 
 
 
 
 
 
 

Précisions →


 
 
 
 
 
 
 
couverture_Spinoza in China_pour impression
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

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