Spinoza in China 29 novembre 2011 | fin juillet 2015

 
 
 
Et. Pour ce dernier jour qu’Ernesto va passer à Beijing. On peut parler à nouveau d’une journée un brin fantastique.
 
 
 
Une fois encore, le ciel est à peine en train de blanchir. Une fois encore, une lumière pâle pénètre dans la chambre où Ernesto se réveille. Et. À nouveau.
 
 
 
Ernesto ne se réveille pas dans la chambre 7721 du Hanting hotel. Mais dans le pavillon de l’Harmonie Soutenue. Bien.
 
 
 
Ernesto reconnaît l’endroit, illico. Ernesto croit même reconnaître, de dos, la silhouette de l’empereur Qianlong, en train de lui préparer son petit déjeuner. Mais non. Quand la silhouette se retourne, et surtout, quand la silhouette s’approche d’Ernesto, Ernesto voit bien que le gars qui s’approche n’est pas l’empereur Qianlong, pas du tout, mais un gars avec une chemise blanche, en lin, manches longues, pantalon également en lin, écru, des lunettes fines, ses cheveux sont ras, il a la quarantaine, élégante, il se présente : Weerasethakul. Apichatpong Weerasethakul.
 
 
 
Apichatpong Weerasethakul est un cinéaste de nationalité thaïlandaise né le 16 juillet 1970 à Bangkok.
 
 
 
Et. Ce jour. Et. À ce moment précis de ce jour – attention, ça va se passer en une seconde – Ernesto regarde à sa gauche, et constate qu’en fait l’empereur Qianlong est bel et bien là. Mais. Sous une forme bien particulière. À savoir : sous l’apparence d’un cheval. Et – tout cela se passe en une seconde – tandis qu’Ernesto constate la présence du cheval-empereur, une espèce d’image mentale vient lui perforer les deux rétines. Une image, extraite d’un film de Jia Zhangke – cinéaste, chinois, né cinquante-trois jours avant Apichatpong Weerasethakul – une image, extraite d’un film que Jia Zhangke n’a pas encore tourné, Touch of Sin, mais dont il est peut-être en train d’écrire le scénario, là, maintenant, ce matin, à la seconde précise, ce qui permettrait d’expliquer le surgissement de l’image, perforant – en une seconde – les deux rétines d’Ernesto. En tout cas, l’image est bel et bien là, elle aussi. Et, elle se compose de deux mouvements. Premier mouvement : un homme fouette un cheval. Deuxième mouvement : un cheval, dont la robe est comme peinte d’un rouge terne, erre dans un paysage industriel désolé.
 
 
 
Et. À gauche d’Ernesto. Nul cheval-empereur.
 
 
 

 
 
 
Et. Ce jour. Dans les allées et pavillons de la Cité interdite. Sur les terrasses. Dans les jardins. On retrouve Apichatpong et Ernesto déambulant et débattant, calmement, longuement, vivement, drôlement, tous les deux. Un peu comme s’ils poursuivaient une conversation commencée en classe de maternelle – petite section. Une conversation, très précise, relative aux rapports de langage et d’instinct qu’entretiennent entre eux l’être animal animal et l’être animal humain.
 
 
 
Et. Ce jour. Si l’on prend la peine de les accompagner, tous les deux, dans les allées et pavillons de la Cité interdite, sur les terrasses, dans les jardins et partout, on peut les entendre parler, papoter, chantonner, se marrer, argumenter, tout ça, et, mais, chose pas complètement étonnante, on y comprend que dalle. Parce que. Ce que l’on entend. Dans l’hypothèse où l’on parvienne à entendre quelque chose. Ce que l’on entend de ce qu’ils échangent l’un l’autre, ce sont des choses un peu comme des chants d’oiseaux, des feulements, des grognements, des aboiements, des choses comme provenant d’un lieu très proche et très loin en même temps, des choses, un peu, comme provenant du fond de leur estomac, par là même où la digestion et les émotions se côtoient. On entend ce qui pourrait être le frotté-glissé d’un serpent, rampant sur des feuilles humides, ou sèches, selon les saisons, ou, selon la forêt, ou le champ, ou encore, on entend comme le pas feutré d’un tigre, lourdes lentes pattes en la progression de l’animal sur une branche grosse, comme un tronc, gisant là, au sol, dans une forêt, de nuit. On entend tout un tas de sons et de bruits animaux. Et. Pas une seule parole humaine.
 
 
 
Y a-t-il dans les images quelque chose qui n’appartient pas à celle ou celui qui a filmé, peint, capturé ?
 
 
 
Y a-t-il dans les images quelque chose qui fait que celle ou celui qui filme, peint, capture, regarde ou entend autre chose que l’image qu’elle ou il pense être en train de faire?
 
 
 
Y a-t-il dans les images quelque chose qui fait que celle ou celui qui filme, peint, capture, est regardé ou entendu par autre chose que par ce qu’elle ou il pense être en train de filmer, peindre, capturer ?
 
 
 
Le singulier. Pluriel. N’est pas une abstraction.
 
 
 
Il est 9h23.
 
 
 

 
 
 
Et la vengeance. Est un désir. Et la cruauté. Est un désir. Et la férocité. Est un désir. Et la peur. Est un désir. Et l’audace. Est un désir.
 
 
 

 
 
 
Et. À la nuit tombée. Tandis que commence la cérémonie du drapeau sur la place Tian’anmen. On voit Ernesto et Apichatpong comme deux brothers gamins raser les murs des pavillons, marcher à quatre pattes, partout, pour ne pas être vus. Mais.
 
 
 
On les voit marcher dans les jardins, dans les allées. On les voit marcher à la vitesse de l’éclair et rejoindre tout au sud de la Cité interdite, à quatre pattes, rasant les murs. On les voit rejoindre le balcon dominant la place Tian’anmen.
 
 
 
Et. Ce soir. Sur le balcon de la Cité interdite dominant la place Tian’anmen. Tandis que le détachement de soldats responsables de la cérémonie du drapeau rejoint le centre de la place. On voit Apichatpong et Ernesto sortir de leurs poches des ballons-baudruches à gonfler. On les voit gonfler les ballons-baudruches et quand les ballons-baudruches sont gonflés, on les voit regarder, un à un, les ballons-baudruches qui s’envolent.
 
 
 
Êtes-vous heureux ? Unknown simulations. Êtes-vous heureuses ? Unknown forces. Êtes-vous heureux ? Unknown faith. Êtes-vous heureuses ? Unknown forces and simulations. Êtes-vous heureux ? Unknown simulations and faith. Êtes-vous heureuses ? Unknown faith and forces. Êtes-vous heureux ? Un des ballons-baudruches ne s’envole pas.
 
 
 
Un des ballons-baudruches n’a pas exactement la même forme que les autres. Ni le même poids. Relativement à quelque réaction chimique, le ballon-baudruche a une forme sphérique presque parfaite. Il a tout d’un ballon de football.
 
 
 
Et. Ce soir. Tandis que l’un des jeunes soldats est en train de délicatement plier le drapeau rouge au centre de la place. Sur le balcon, on voit Apichatpong et Ernesto en train de commencer à jouer avec le ballon, dribbler, jongler, s’arrêter, reprendre, arrêter, reprendre. Et. À un moment donné, ne pas reprendre. À un moment donné, on les voit tous les deux regarder en même temps en direction de la place Tian’anmen. Et. Sans un mot. Décider de sauter du balcon et de rejoindre les soldats.
 
 
 
Et. Ce soir. Sur la place Tian’anmen. Les soldats et Apichatpong et Ernesto s’organisent en défenseurs et attaquants et gardien de but. Et. Ernesto demande : est-ce que je peux être le gardien de but ? On lui dit ok. Il se place sous le portrait de Mao. Et. À chaque tir d’un attaquant qui tente de faire entrer le ballon dans la Cité interdite par la porte de la Paix Céleste, Ernesto plonge. Il plonge et vole et plonge pour attraper le ballon comme on fait quand on est gardien de but. Il garde le but. Il vole et plonge pour que le ballon n’entre jamais dans la Cité interdite par la porte de la Paix Céleste. Et. Apichatpong et les soldats attaquants shootent et shootent et shootent et shootent et shootent et Ernesto plonge et plane dans les airs et intercepte le ballon. Ernesto roule-boule au sol. Ernesto relance la balle.
 
 
 
Et. Ce soir. Quand un éclair tombe du ciel, ou remonte depuis le sol, jusque vers les étoiles – invisibles, ce soir. Quand un éclair fait du ballon son paratonnerre et le transforme en boule de feu. Quand un éclair et encore un éclair viennent frapper l’un et l’autre des deux écrans vidéo géants de la place Tian’anmen. Quand le jeune soldat, qui tout à l’heure pliait délicatement le drapeau rouge de la place Tian’anmen, shoote dans le ballon devenu boule de feu. Ernesto. Ne plonge pas. Il regarde la boule de feu. Elle vole et fuse au-dessus de la porte de la Paix Céleste. Il la regarde percuter le portrait de Mao.
 
 
 
Et. Sur la place Tian’anmen. Tout est soudain profondément silencieux.
 
 
 
Et. Sur la place Tian’anmen. Chacun ralentit ses mouvements et regarde le portait de Mao en train de brûler. Apichatpong se retourne et regarde les deux écrans vidéo géants, également en train de brûler.
 
 
 
Alors, on entend, qui proviennent du cœur de la Cité interdite, des chants d’oiseaux, des feulements, des grognements, des aboiements, quelque chose comme provenant d’un lieu très proche et très lointain en même temps, quelque chose, un peu, comme provenant du cœur de chacun. On entend le frotté-glissé d’un serpent rampant sur les feuilles humides, ou sèches, d’une forêt, ou dans un champ, ou, sur les pavés de la cour intérieure de la Cité interdite. On entend le pas feutré d’un tigre, lourdes lentes pattes en la progression de l’animal, sur une branche, grosse comme un tronc, gisant au sol, dans une forêt, de nuit. On entend aussi les rires des femmes et des hommes chantant dans le grand corridor du temple du ciel. On entend les rires des hommes, aussi, jouant aux cartes et tournant le dos à leurs cerfs-volants. On entend le rire de la patronne de la petite échoppe. Et aussi les rires des enfants qui courent et crient et tombent et se relèvent au milieu des maquettes, dans le musée de la capitale. On entend les rires des rois du sud, du nord, de l’ouest et de l’est. On entend les rires de Buddha et de Skanda Wei Tuo et de toutes les femmes et de tous les hommes qui un jour leur on fait une offrande. On entend le rire de Mao, aussi. Jusqu’à ce que son portrait entièrement cramé se détache de la façade et s’écrase au sol.
 
 
 
Et. Sur la place Tian’anmen. Tout est à nouveau profondément silencieux.
 
 
 
Et. Dans le silence. On voit un cheval sortir de la Cité interdite. Un cheval qui avance, au pas, avec la plus extrême lenteur que l’on puisse imaginer. Une lenteur, comme sans pesanteur, peut-être.
 
 
 
On voit le cheval passer aux côtés d’Ernesto. Et. Sans qu’ils se regardent l’un l’autre. On sent l’intensité d’une joie. Une joie par laquelle Ernesto et le cheval se considèrent, se reconnaissent, et se souhaitent le meilleur. Le cheval ne s’arrête pas. Il poursuit son chemin en direction du centre de la place. Il passe entre les deux écrans vidéo, toujours en feu. Il continue jusqu’au mausolée de Mao qu’il contourne par la gauche, et, par là-bas, derrière le mausolée, il disparaît.
 
 
 
Parfois, un sentiment infiniment fraternel m’envahit : dans cet univers de savants et de discoureurs, quelqu’un, comme moi peut-être, pense quant à lui ne rien savoir, et veut vivre.
 
 
 

 
 
 
et, un hélicoptère survole le site de Notre-Dame-des-Landes pendant que se déroule le forum Luttons ensemble avec les Grecs contre l’euro-libéralisme destructeur des peuples,
 
 
 
et, les mots et la voix et l’émotion de Patrick au téléphone, quand il me parle des trois heures qu’il vient de passer avec son père, trois heures, pour la première fois en quarante-sept années de vie,
 
 
 
et, j’ai peur que ça me transforme dit-il,
 
 
 
et, je demande à Léa quand tu en appelles à la révolution est-ce que tu imagines pouvoir tuer des personnes humaines ?
 
 
 
et, sa réponse est oui,
 
 
 
et, ce matin, un lapin, a tué un chasseur, c’était un lapin, qui avait un fusil, sont les paroles d’une chanson de Chantal Goya,
 
 
 
et, on prend la route, avec Angela, on prend les nationales, on s’arrête pour dormir quand on a besoin de dormir, on prend une petite route, sur le bas-côté, la voiture doucement s’immobilise, et, sur cinq cents mètres Angela conduit la Xsara, modèle coupé, turbo diesel, couleur huile d’olive, avec des reflets d’or, et, j’aime être excitée en te branlant, comme ça, et, il ne faudra pas oublier de s’arrêter encore une petite fois, un peu plus loin, pour faire l’amour,
 
 
 
et, on rejoint Laurent et on prend l’apéro avec lui, sur la terrasse, en haut de l’immeuble, Natascha nous rejoint un peu après, on mange tous les quatre, là-haut, ensuite on sort deux grands matelas, on dort dehors, tous les cinq, avec Dzeta, on est réveillé le matin, qui par la lumière du jour, qui par le frais du vent, qui par suffisamment dormi,
 
 
 
et quelques heures plus tard on entre dans le cimetière du Père-Lachaise, on y retrouve Isabelle, on est une centaine pour la cérémonie, pour Barbara,
 
 
 
et sur la route, de retour vers Nantes, on écoute Perfect day de Lou Reed,
 
 
 
et pour stopper l’asphyxie financière, et conjurer le risque d’une expulsion de la zone euro, le gouvernement grec a repris de nombreuses mesures exigées par les institutions européennes, et, sur les retraites, les concessions sont lourdes, avec une réforme incluant la hausse des cotisations et la suppression progressive, d’ici 2020, de l’allocation de solidarité sociale aux retraités,
 
 
 
et de Washington à Moscou en passant par Téhéran les dirigeants du monde saluent l’accord nucléaire conclu à Vienne y voyant la chance d’une nouvelle ère dans les relations internationales, à l’exception d’Israël qui dénonce une erreur historique,
 
 
 
et nous n’avons pas perdu le soutien de la société, nous ne permettrons pas qu’un gouvernement de gauche soit renversé, nous ne ferons pas à nos opposants la faveur d’être une parenthèse,
 
 
 
et il faut faire cesser les grèves dans les écoles, je ne pense pas que ces grèves soient justes, comment est-il pensable qu’il puisse être bon pour l’éducation de nos enfants d’être perturbés ainsi par les syndicats, il est temps de légiférer,
 
 
 
et avec Angela, on s’essaye à traduire Perfect day,
 
 
 
 
 
 
 

… jour suivant →


 
 
 
 
 
 
 
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