Spinoza in China 28 novembre 2011 | fin juillet 2015

 
 
 
Et. Après un mois passé en Chine, Ernesto rencontra Élise. Ils déjeunèrent dans un restaurant vietnamien. Traversèrent la rue, après le repas, et rejoignirent le Nai Fen Dessert Café. Là, Ernesto, assis sur la banquette au fond à droite, face à Élise, ressentit les paroles échangées comme l’essence même de la vie. Pas plus. Pas moins. L’essence même de la vie, sous les attributs conjugués du corps et de la pensée. Voilà. Vibrations des voix. Vibrations des pensées. Puis ils se quittèrent. Ernesto se souvint de l’e-mail qu’il reçut d’Angela, le 0 novembre au matin. Ce fut tout. Ernesto était déjà en train de doucement revenir en France.
 
 
 
Et le contentement. Fut une joie. Et la déception. Fut une tristesse. Et la faveur. Fut une joie. Et cette joie. Fut un amour. Et l’indignation. Fut une tristesse. Et cette tristesse. Fut une haine. Et l’envie. Fut une tristesse. Et cette tristesse. Fut une haine. Et l’humilité. Fut une tristesse. Et l’orgueil. Fut un effet de l’amour. De soi. Et la gloire. Fut une joie sous la forme d’un délire. Et la honte. Fut une tristesse. Et le regret. Fut un désir. Et l’émulation. Fut un désir. Et la reconnaissance. Fut un désir. Et la gratitude. Fut un désir. Et la colère. Fut un désir. Et la bienveillance. Fut un désir.
 
 
 
Et. Quand il levait la tête, le passé simple s’effondrait dans ce que l’œil à l’instant voit, dans les feuilles qui bougent et le soleil qui réapparaît.
 
 
 
Et. Ernesto referme les Vies minuscules.
 
 
 
Il s’enfonce dans les hutongs. Il s’arrête devant des feuilles qui bougent ? Il s’arrête devant des cages suspendues à des arbres. Il écoute le chant des oiseaux. Il cherche des yeux les hommes dans leurs longs manteaux doublés de fourrure. Il marche dans les hutongs. Il s’arrête devant des murs, gris, blancs. Il s’arrête devant des palissades. Il regarde des inscriptions, peintes à même les murs, ou collées sur les palissades. Il regarde des camions, remplis jusqu’à la gueule, de briques, de feuilles de cartons empilés, de fruits et légumes, qu’il croit reconnaître, de fruits et légumes, qu’il ne connaît pas. Il regarde les visages des femmes, des hommes. Certains, certaines, lui sourient. Ernesto sourit en retour. Il regarde le va-et-vient des mobylettes, les départs et les arrivées des livraisons, devant des hangars. Il s’arrête devant un homme, accroupi, en train de couper en petits morceaux une cagette en plastique, à la hachette, comme on fait pour faire du petit bois. Il regarde passer les femmes et les hommes portant leur masque anti-pollution. Il marche dans les hutongs. Il rejoint le bord des lacs. Il sent l’émotion monter en lui à cheminer dans ces lieux devenus familiers. Il sent l’émotion monter à la perspective de ne plus y cheminer. C’est aujourd’hui l’avant-dernier jour d’Ernesto à Beijing.
 
 
 
Et. Dans le parc du temple du soleil. Ernesto regarde les cerfs-volants dans le ciel. Il regarde les fils au bout desquels sont attachés les cerfs-volants. Il les voit disparaître dans le bleu du ciel. Il regarde un homme tenant serré dans l’une de ses mains le fil le reliant à son cerf-volant, là-haut, très haut dans le ciel, peut-être à plusieurs kilomètres au-dessus de la surface du sol. Il entend les sons des klaxons, dans la ville. Il voit un groupe d’hommes sous un kiosque à musique, en train de jouer aux cartes, tous tournant le dos à leurs cerfs-volants. Il voit les cerfs-volants, chacun attaché par leur fil à l’un des piliers du kiosque à musique. Il voit les fils des cerfs-volants se croisant dans le visible, à proximité du sol. Il voit cinq taches de couleur, là-haut, très haut. Il voit cinq formes au-dessus de la ville. Et les hommes en train de jouer aux cartes ouvrent quelques bières. Crachent au sol. Rient. Fument. Les cerfs-volants sont dans le ciel. Ernesto regarde le visage des hommes, en train de jouer aux cartes. Leurs visages rayonnent. Il ne sait pas le dire autrement.
 
 
 
Et. Dans un café fréquenté par des expatriés occidentaux. À l’est de la ville. Ernesto. Avec son gros cahier à feuilles disparates, assemblées par des rivets en métal. Ernesto. Au milieu des écrans d’ordinateur, des téléphones intelligents, des liseuses. Ernesto. Buvant une bière au milieu des chocolats chauds et des thés. Ernesto. Tout regard vers une jeune femme, portant mini-short et collants, et pull moulant, et gardant son masque anti-pollution. Ernesto. Tandis que la lumière de l’écran de l’ordinateur portable de la jeune femme éclaire son visage. Ernesto ressent une charge érotique bien vivace.
 
 
 
Et. À la nuit tombée. Dans le long corridor du temple du ciel. Ernesto s’arrête aux côtés de groupes de femmes et d’hommes en train de chanter.
 
 
 
La beauté de ce chant, choral.
 
 
 
La puissance des chœurs.
 
 
 
La joie de chacun et chacune en action dans le chœur, chantant.
 
 
 
Et. L’émotion d’Ernesto à les entendre : ils chantent ensemble. L’émotion d’Ernesto à les entendre éclater de rire, à chaque fin de chant. Dans le long corridor. À la nuit tombée. Leurs visages rayonnent. Ils sont ensemble.
 
 
 

 
 
 
00:29:06 | Beijing | Ernesto sent you a message.
 
 
 
Chère Angela. Ces quelques mots pour te dire que je serai à Paris le 35 novembre. Et. Sans rien vouloir précipiter, je me demande, et, t’écrivant, conséquemment je te demande également, ou plutôt, je pose la question, là, comme ça, ici, entre nous, le plus délicatement possible, la voici : est-ce aussi certain que cela qu’il faille que nous soyons et toi prête et moi prêt pour nous lancer dans un amour love love love love love love love love love love love love love love love mega love ? Et. Sans réponse. Et. Présumant que la réponse est pratique et non théorique. J’espère te voir la semaine prochaine. Vivement. Très vivement. Ernesto.
 
 
 

 
 
 
et, avec Angela, on découvre ce jeu où je te balance un fringue, tu le plies, tu me balances un fringue, je le plie, et en trente secondes de jeu on se retrouve à poil et on baisse le rideau parce que sinon on est comme dans la rue avec la fenêtre grande ouverte, et, rideau baissé, on baise comme deux petits lapins de Gosselin dans cet après-midi de fin juillet,
 
 
 
et, le communisme est peu affaire d’hypothèse ou d’idée mais une question terriblement pratique, essentiellement locale, parfaitement sensible, est une phrase extraite du numéro 2 de la revue Tiqqun,
 
 
 
et, vous vous souvenez sans doute que j’ai rencontré Trésor Bomenga au camp de rétention de Corinthe l’été dernier, et, avec Trésor et l’aide de Florent et de Sarah, nous avions écrit cette lettre : lettre aux députés européens, objet : prolongation illimitée de détention au-delà de la période maximale des 18 mois en Grèce, nous, migrants enfermés au centre de rétention, ancien camp militaire, de Corinthe, nous vous informons de notre situation et vous adressons un appel vibrant, nous avons besoin de vous, le ΝΣΚ, service de consultation juridique et de représentation juridictionnelle de l’État grec, a publié le 20 mars 2014 l’avis 44/2014 à la suite d’une demande formulée par la direction de la police au sein du ministère de la protection des citoyens, l’avis se prononce en faveur d’une prolongation illimitée dans le temps de la rétention des migrants, nous, migrants enfermés au camp de Corinthe, avons réagi à cette décision grecque par une grève de la faim au mois de juin 2014 mais nos efforts sont restés vains, cette prolongation de rétention est complètement opposée à l’esprit et à la lettre de la directive 2008/115/CE du Parlement européen relative aux normes et procédures applicables dans les États membres en ce qui concerne le retour des ressortissants de pays tiers en séjour irrégulier, la directive, qui préconise une rétention aussi brève que possible, en fixe le terme maximum à dix-huit mois, nos conditions d’arrestation et de rétention sont en tous points opposées au droit de l’Union européenne : retenus depuis 18 mois ou plus, nous n’avons jamais vu un juge, nous ne disposons d’aucune voie de recours devant une autorité judiciaire (article 15), à l’intérieur du centre nous n’avons aucune distraction, ne pouvons nous laver, nous mangeons une nourriture insuffisante malgré les fonds européens destinés à nous nourrir, nous ne bénéficions plus des services de Médecins du Monde dont les spécialistes (dentistes, dermatologues, psychiatres) intervenaient très régulièrement, les tentatives de suicide sont fréquentes, notre désespoir est immense, nous vous demandons de faire en sorte que la Grèce respecte les standards européens en matière d’immigration et nous vous demandons instamment de repenser ce terrible enfermement d’une grande partie, la plus pauvre, de la population mondiale, enfermement en camps dont les conséquences historiques, pour l’Europe, ne sont pas mesurées, nous, migrants enfermés au camp de Corinthe, ce 15/08/2014, vous remercions pour votre intervention en notre faveur, Trésor Bomenga, pour les retenus du camp de rétention de Corinthe,
 
 
 
et, Lucie et Martin ont traduit cette lettre en allemand, Kiko en anglais, nous l’avons fait circuler auprès des parlementaires européens, puis, au mois de février, Syriza a mis un terme à la rétention illimitée des migrants, aujourd’hui, Trésor est libre, et il est à Paris depuis quelques jours, si jamais vous avez des chambres provisoires, des idées de chambres provisoires, des idées de lieux d’accueil, des idées de personnes à contacter pour des idées de lieux d’accueil, eh bien faites-moi signe, merci pour lui, Marie,
 
 
 
et, on répond à Marie ceci : chère Marie, on pense avec Angela depuis quelques temps à avoir un espace dans la maison pour accueillir quiconque pourrait temporairement en avoir besoin, et, si aujourd’hui la maison n’est pas « prête » pour cela, l’occasion pourrait accélérer, précipiter l’idée, la réaliser, tout simplement, comme c’est possible aujourd’hui, en sachant qu’en août on ne sera presque pas là, mais c’est bien sûr possible d’accueillir Trésor, même si du coup une maison vide c’est un peu étrange comme accueil, l’arrivée de Trésor pourrait se faire maintenant, fin juillet, on part le 3 août, on repasse le 7-8 août dans la maison, et on revient entre le 23 et le 29, qu’en penses-tu ? appelons-nous si ça te semble intéressant pour Trésor, voici nos numéros de téléphone, on t’embrasse, Angela, Ernesto,
 
 
 
et, chers vous deux, j’ai obtenu un rendez-vous d’urgence, pour Trésor, à la Cimade Paris, on va voir s’il peut faire une demande d’asile et être logé en CADA, moi ça m’étonnerait, je vous le dis dès lundi, Marie,
 
 
 
et, à propos du prochain rendez-vous des 29, on va le faire dehors, là-bas, au bout de la rue, devant les immeubles, on sera sur la place Don Bosco, à partir de midi, avec une table, ou en train d’en construire une, ou en train de construire un grand panneau, on a des planches, des clous, deux marteaux, deux scies, on amènera une ou deux ou trois chaises et des feuilles et des feutres et des crayons gris et rouge et noir, on vous propose de nous rejoindre quand vous le souhaitez, à partir de midi, avec ce qu’il vous semblerait bon d’amener, pour habiter la place, au plaisir de se voir, Angela, Ernesto,
 
 
 
et, si sortir de l’idée du monde des idées est une idée, et, si sortir de l’hypothèse du monde des hypothèses est une hypothèse, sortir de notre salon pourrait être une manière de pratiquer la pratique locale, et sensible, mais, le commun ne se produisant pas par décret de salon, nous voilà peut-être en train de comprendre l’adverbe terriblement dans la phrase le communisme est peu affaire d’hypothèse ou d’idée mais une question terriblement pratique, essentiellement locale, parfaitement sensible,
 
 
 
 
 
 
 

… jour suivant →


 
 
 
 
 
 
 
couverture_Spinoza in China_pour impression
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

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