Spinoza in China 27 novembre 2011 | 28 juillet 2015

 
 
 
Et. Aujourd’hui. On peut parler d’une journée exceptionnelle. Une journée extraordinaire. Un brin fantastique, même.
 
 
 
Imaginez un peu. Le ciel est à peine en train de blanchir. Une lumière pâle pénètre dans la chambre où se réveille Ernesto. Et. Ernesto ne se réveille pas dans la chambre 7721 du Hanting Hotel. Mais dans le pavillon de l’Harmonie Soutenue, au cœur de la Cité interdite. Ernesto se réveille en synchro totale avec le soleil. Il entend, par-delà les murs de la Cité interdite, les pas des soldats qui effectuent la cérémonie du drapeau, à son lever, sur la place Tian’anmen. Et. Dans le pavillon de l’Harmonie Soutenue, Ernesto remarque la présence d’une autre personne. Il voit d’abord une silhouette, de dos, habillée d’une longue robe jaune, qui se retourne, s’approche, et, s’approchant, Ernesto commence à distinguer le visage d’un homme, qui se présente.
 
 
 
— Empereur Qianlong, 1711-1799. Sois le bienvenu, Ernesto. Tu prends du café ou du thé ?
 
 
 
— La même chose que toi.
 
 
 
— Ce sera du thé.
 
 
 

 
 
 
Deux heures plus tard. L’empereur Qianlong est en plein récit de sa vie. Il raconte à Ernesto comment il règne sur toute la Chine, à partir de 1735. Il raconte à Ernesto comment il transmet son titre, avant sa mort, en 1796 – afin que son règne ne dépasse pas en longévité le règne de son grand-père. Il raconte vite, très vite, il parle très vite. Il sert du thé, dès qu’une tasse est vide.
 
 
 
— Mais tu sais, ma vie d’empereur, ce n’est pas ce que j’ai préféré. Ce que j’ai préféré, et que je continue de préférer, c’est ma vie de globe-trotter. À partir de 1912. Le top. Et, le top du top, c’est les trente années que je passe – tu devines où ? En France. Oui. Je te raconte, tu vas voir.
 
 
 
J’arrive à Paris en 58. De Gaulle vient juste de prendre le pouvoir. Le petit Sollers vient de faire paraître Une curieuse solitude. Je lis le bouquin de Sollers. Je veux rencontrer ce gars. Je le rencontre. Je suis en admiration totale pendant quelques mois. Trois mois. Je déjeune avec lui tous les midis. Pendant trois mois. Ensuite, fini. Je ne le vois plus. Ensuite, je fais des petits voyages. Précisément, entre 58 et 62, je fais des voyages entre Paris, la Corse, et Alger. Et, en 62, en Corse, je rencontre Ju Como, un guitariste cameraman. Il est corse par son père, amérindien par sa mère, il revient de Californie. Et avec lui, au printemps 62, on forme un duo nomade. Entre 62 et 68, on réalise des scopitones. On les diffuse un peu partout, sur les marchés, à la sortie des usines, à la sortie des écoles, maternelles, primaires, secondaires, et devant les églises et les pharmacies, aussi. On peut dire que ces scopitones constituent une espèce de portrait critique des années 62-68, avec le regard particulièrement braqué : 1. sur la côte ouest des États-Unis d’Amérique du Nord ; 2. sur la côte sud de la Chine continentale ; 3. sur la côte est de la Chine continentale ; 4. sur toute l’étendue intérieure de la Chine continentale ; 5, sur l’usine Renault de Boulogne-Billancourt. Tout ça, entre 62 et 68. En 68, on fait la fête. En 69, on fait la fête. En 70, on fait la fête. En 71, on fait la fête. En 72, le 25 février, on arrête la fête.
 
 
 
— Je peux dire un truc ?
 
 
 
— Tout à l’heure. Le 26 février, on réalise à nouveau un scopitone. Ce sera le dernier. Il est muet. C’est un plan fixe sur le visage de Pierre Overney, vivant. Ensuite, pendant un an et demi, on disparaît complètement de la circulation. Chacun de notre côté. On se retrouve le 1er novembre 73, et ce jour-là, on décide officiellement d’arrêter notre collaboration. Je me lance alors dans une formation aux métiers de l’enseignement. Et, cinq ans plus tard, et pendant onze ans, les lundis, les mardis, les jeudis et les vendredis, je suis instituteur pour des élèves de cours moyen deuxième année, à l’école primaire Paul Bert, rue de la Pradelle, à Clermont-Ferrand, et les mercredis, les samedis et les dimanches, je suis professeur d’analyse de films à l’université Paris 8, d’abord à Vincennes, ensuite à Saint-Denis.
 
 
 
Ici. L’empereur Qianlong marche jusque vers un rideau, qu’il tire, et derrière lequel Ernesto découvre une réplique de la salle de classe de l’école Paul Bert.
 
 
 
L’empereur s’assoit derrière le bureau de la salle de classe. Il est alors au premier étage du bâtiment B de l’école. À sa droite, par-delà de grandes fenêtres donnant sur les voies ferrées, il regarde passer un train qui roule en direction de Bordeaux, de Tulle, de Brive-la-Gaillarde ou de Chamalières. L’empereur Qianlong est alors plongé à fond dans les années 78-89.
 
 
 
Et. Dans cette plongée. Si le jour est un 25 février. Ou. Si le jour est un 11 septembre. Et si un élève ou une élève vient de faire un peu trop la ou le mariole, ou que tous gardent le silence alors que la parole vient de leur être donnée, Qianlong lisse de deux doigts de sa main droite les poils ras de sa moustache postiche et grisonnante de laquelle il s’affuble, indéfectiblement, pour son enseignement. Et. Il dit : rions trois fois par saccades de deux. Ah-ah, ah-ah, ah-ah.
 
 
 
Il dit ça, puis il se lance dans une improvisation relative à sa manière de concevoir l’éducation nationale dans le cadre d’un enseignement avec marioles et silence quand la parole est donnée. À réaction, réaction et demie. Les 25 février. Et les 11 septembre.
 
 
 
Il dit ça, et aussi : figurez-vous, les enfants, qu’entre les pauvres et l’essentiel et l’accessible à tous il existe un passage pour la pensée mais ici je ne vais pas vous apprendre ça. Ici, je vais vous apprendre la grammaire et l’histoire.
 
 
 
Il dit aussi : pas utile ici de penser je veux pas que tu m’éduques, tu vas pas m’éduquer, j’apprends pas la grammaire avec toi, je veux pas ton histoire, je veux pas sentir les poils de ta moustache d’éducateur national. Pas utile. Non.
 
 
 
Il dit aussi : pas utile non plus de penser je veux comprendre, je veux que tu me donnes le goût d’apprendre, je veux que tu nous trouves un moyen pour nous faire comprendre et vivre une réalité de l’égalité. Pas utile. Non plus.
 
 
 
Il dit aussi : pas utile d’attendre de ma part un quelconque enseignement par lequel trouver ou produire un moyen pour comprendre cette chose que peut-être certaines ou certains d’entre vous sentent et souffrent de ne pas parvenir à comprendre, cette chose, là, par quoi nous appartiendrions à ce que certaines ou certains d’entre vous pensent que nous avons en commun.
 
 
 
Et aussi : mon travail, ici, c’est pas ça. Mon travail, ici, c’est de vous éduquer. Mon travail, ici, c’est de vous aimer par l’éducation nationale. Mon travail, ici, c’est de vous éduquer la face bien nationale, de la tête au pied, en étant bien attentif à votre expression lorsque je dis rions trois fois par saccades de deux. Ah-ah, ah-ah, ah-ah.
 
 
 
Et aussi : mon travail, ici, c’est de vous apprendre le fonctionnement de la machine intérieure nationale. Trois fois. Par saccades biannuelles. Si possible. Les 25 février. Et les 11 septembre.
 
 
 
Et encore : maintenant, les enfants, que vous vous sentiez pauvres ou riches, savants ou ignorants, ignorés ou aimés, ou, et, quoi que vous sentiez, sachez que mon travail national est ici de vous apprendre que ma moustache est ma moustache est ma moustache est ma moustache est ma moustache. Et. Maintenant. Les enfants. Si ça vous amuse. Considérez-moi avant tout comme un représentant de la justice éternelle nationale.
 
 
 
Il dit ça à ses élèves de cours moyen deuxième année les 25 février et les 11 septembre, entre 78 et 89. Quand le 25 février ou le 11 septembre tombe un lundi, un mardi, un jeudi ou un vendredi.
 
 
 
Si le 25 février, ou le 11 septembre, tombe un mercredi, un samedi, ou un dimanche, l’empereur Qianlong projette un film aux étudiantes et étudiants qui viennent assister – et pour certains participer – à son cours d’analyse de films, à l’université Paris 8, à Vincennes, d’abord, puis à Saint-Denis. Ces jours- là, il projette Hurlements en faveur de Sade, de Guy Debord, les années paires, et Salo, de Pier Paolo Pasolini, les années impaires.
 
 
 
Et. Le 15 avril 1989. L’empereur Qianlong rentre en Chine. On peut le voir dès le 16 avril du côté de la place Tian’anmen. L’empereur Qianlong regarde Ernesto. Il lui dit : tu sais, dans le hall de ton hôtel, la femme de ménage qui nettoie le sol en faux marbre, je la connais bien. Demain midi, elle ira servir à manger au mariage de son dernier fils, qui épouse ma dernière fille.
 
 
 
Il est 11h00.
 
 
 
La sonnerie réveil du téléphone d’Ernesto sonne dans son petit sac à dos. Ernesto va jusque vers le sac et coupe la sonnerie. Il fouille dans ses affaires. Il en sort des chaussures de course hyper légères et un short.
 
 
 
— Excuse-moi, empereur. J’ai un truc à faire. Je reviens dans une heure.
 
 
 
Ernesto se change. Il rejoint à foulées vives la petite échoppe. Ça lui prend un quart d’heure. Quand il entre dans l’échoppe, ruisselant de sueur, un rire se propage sur les visages des ouvriers en train de manger. Ernesto s’assoit. La patronne vient lui servir un plat de pâtes. Elle lui dit quelques mots.
 
 
 
Qu’Ernesto semble comprendre.
 
 
 
Il sort alors de son petit sac à dos son gros cahier à feuilles disparates, assemblées par des rivets en métal, et, sur une des feuilles, il fait un dessin rapide : il dessine une carte du monde, avec les continents, plus ou moins reconnaissables. Avec la Chine bien au centre.
 
 
 
Ernesto est tout fier et sourit à la patronne.
 
 
 
Il est 11h29. Ernesto rejoint le Nai Fen Dessert Café. Il s’assoit sur la banquette, au fond de la salle, à droite. Il commande un café. Ouvre l’Éthique. Il est 11h30. Reprise.
 
 
 

 
 
 
Le désir d’Ernesto est l’essence même d’Ernesto.
 
 
 
L’essence d’Ernesto fait tourner le moteur d’Ernesto.
 
 
 
Le moteur d’Ernesto met Ernesto en action.
 
 
 
Ernesto en action est nécessaire au vivant d’Ernesto.
 
 
 
Par ailleurs, une joie est un passage d’une perfection moindre à une perfection plus grande.
 
 
 
Par ailleurs, une tristesse est un passage d’une perfection plus grande à une perfection moindre.
 
 
 
Par ailleurs, la phrase Par perfection et par réalité, j’entends la même chose, Ernesto la traduit aujourd’hui comme ça : la perfection n’est pas de l’ordre d’un degré à atteindre, mais de l’ordre d’une qualité de présence, à vivre. Une qualité de présence dans la réalité. Une qualité de présence à vivre dans la réalité. Une qualité plus ou moins intensive. Selon les possibles. Toujours une qualité.
 
 
 
Attention. La joie. Est un passage.
 
 
 
Attention. La tristesse. Est un passage.
 
 
 
La joie n’est pas la perfection. La tristesse non plus. La joie ou la tristesse sont à chaque fois un passage. Un passage d’une perfection à laquelle Ernesto participe à une autre perfection à laquelle il participe également.
 
 
 
Un passage, c’est-à-dire un mouvement dans l’action. Un passage, c’est-à-dire un moment de l’action.
 
 
 
Et. Joie ou tristesse. Sont des affects en acte. C’est-à-dire. Des passages dans la réalité à laquelle Ernesto comme quiconque participe. Selon les possibles.
 
 
 
Il n’y a rien à quoi Ernesto comme quiconque ne puisse participer.
 
 
 
Par ailleurs. Le plaisir. La mélancolie. La douleur. L’amour. La haine. L’inclination. L’aversion. L’adoration. La dérision. L’espoir. La crainte. La sécurité. Le désespoir.
 
 
 
Est une joie. Est une tristesse. Est une tristesse. Est une joie. Est une tristesse. Est une joie. Est une tristesse. Est un amour. Est une joie. Est une joie. Est une tristesse. Est une joie. Est une tristesse. Est un passage. Est un passage. Est un passage. Est un passage. Est un passage. Est un passage. Est un passage. Est un passage. Est un passage. Est un passage. Est un passage.
 
 
 
Ernesto prend tout son temps pour rejoindre la Cité interdite.
 
 
 

 
 
 
Et. À 17h32. Tandis que la nuit commence à tomber. On retrouve Ernesto et Qianlong dans les allées de la Cité interdite.
 
 
 
Et. À 17h33. On les voit tous les deux croiser les soldats qui rejoignent la cérémonie du drapeau, sur la place Tian’anmen.
 
 
 
Et. À 17h34. On les voit tous les deux, de retour, dans le pavillon de l’Harmonie Soutenue. Le décor a un peu changé. Un ensemble de vitrines, dans lesquelles sont exposées des pierres précieuses, a remplacé le lit où Ernesto s’est réveillé ce matin.
 
 
 
Et. À 17h35. On les voit tous les deux en train de s’approcher d’une vitrine où sont exposées les plus précieuses des pierres de jade de la collection de l’empereur Qianlong.
 
 
 
Et. À 17h36. On sent que l’empereur est tout heureux à l’idée de montrer sa collection de pierres de jade à Ernesto.
 
 
 
Et. À 17h37. Ernesto regarde l’empereur et constate que l’empereur commence à dodeliner un tout petit peu du cul, un peu comme s’il se mettait à danser sur l’air d’une chanson disco. Si si.
 
 
 
Et. À 17h38. En s’approchant un peu de l’empereur, Ernesto l’entend qui fredonne, en effet, une chanson du groupe Abba. Money Money Money. Et. Il l’entend fredonner cette chanson dans une version un petit peu particulière – celle réalisée par un vidéaste français, Pascal Lièvre, et qui a pour titre Abba Mao.
 
 
 
Ernesto entend l’empereur fredonner les paroles de la chanson. Notre littérature et notre art servent au même titre la grande masse du peuple, au premier chef : les ouvriers, les paysans, et les soldats. Et. À croire que notre littérature et notre art aient davantage à servir les soldats que les ouvriers ou les paysans, Ernesto entend l’empereur fredonner au moins cinq fois de suite la phrase suivante : Une armée sans culture est une armée ignorante, et, une armée ignorante ne peut vaincre l’ennemi.
 
 
 
Voilà. Pour l’ambiance. Abba. Mao. L’empereur qui fredonne en dodelinant du cul. Tout ça, juste avant d’ouvrir la vitrine où sont exposées les pierres de jade les plus précieuses de la collection de la dynastie Qing. Ma dynastie, dit l’empereur en bombant le torse, et en continuant à dodeliner du cul.
 
 
 
Et. À 17h39. L’empereur ouvre la vitrine et saisit un ruyi en jade blanc. C’est un sceptre, d’environ un pied et demi de longueur, sur lequel sont gravées deux phrases composées de six caractères chinois. L’empereur saisit le ruyi en jade blanc, et le tend à Ernesto.
 
 
 
— Tiens, je te le donne, c’est cadeau. Ce ruyi-là m’est particulièrement précieux.
 
 
 
Je l’ai offert, déjà, une fois, et il m’est revenu. Je l’ai offert le 10 août 1793, dans la cinquante-huitième année de mon règne. Je l’ai offert au roi d’Angleterre, George III, qui n’a pas su le recevoir. Il n’a pas su le recevoir quand son émissaire, ce crétin de George Macartney, lui a remis en main propre, à son retour, là-bas, à Buckingham. Ce que j’ai su, c’est que le roi d’Angleterre, George III, a souri de haut, quand on lui a traduit les phrases gravées dans le blanc du jade, j’ai su cela, et j’ai fait le nécessaire pour que ce ruyi en jade blanc me revienne. Le voici. Cadeau. C’est pour toi.
 
 
 
Et. À 17h40. Ernesto saisit le ruyi en jade blanc. Tandis que l’empereur recommence à fredonner Money Money Money.
 
 
 
Et. À 17h41. Faisant tourner le ruyi en jade blanc dans sa petite main, Ernesto commence à traduire les caractères chinois. Comme si la chose était possible. Il traduit. Caractère 1. La Finance. Caractère 2. N’est rien. Caractère 3. Qu’une modalité. Caractère 4. De la destruction du vivant. Caractère 5. La Jouissance. Caractère 6. Est son alliée la plus fidèle.
 
 
 
Et. À 17h42. Ernesto et l’empereur échangent un sourire dans le silence du pavillon de l’Harmonie Soutenue. Et. Pour remercier l’empereur, Ernesto sort un œuf dur de sa poche et lui dit : regarde. Regarde empereur. Ceci est un œuf dur de poche. Et je vais maintenant jongler avec cet œuf dur de poche et avec le ruyi en jade blanc que tu viens de m’offrir. Et voilà. Maintenant, regarde. Maintenant je jongle avec mon œuf dur de poche et avec ton ruyi en jade blanc et par le volume que forme l’espace dans lequel se déploie la jonglerie. Regarde. Par ce volume, et dans ce volume, se produit quelque chose comme un corps. Oui. Un corps sans contour figé. Mais un corps cependant bien présent. Un corps présent par la seule association des mouvements et de la vitesse des objets pris dans la jonglerie. Un corps, parcouru par toutes sortes d’intensités qui le traversent : depuis le bout de mes doigts qui relancent sans arrêt les deux objets en l’air, jusque dans le fond de ton cœur, peut-être. Ou. Jusque dans le fond de mon âme. Ou. Jusque dans ta moelle épinière. Un corps. Parcouru par des intensités contradictoires. Et. Complémentaires. Et. Réciproques, parfois. Un corps. Parcouru par des intensités reliant peut-être le fond de mon cœur au jaune de l’œuf dur, et reliant peut-être aussi ta moelle épinière aux veines de mes doigts qui relancent sans arrêt les deux objets en l’air. Regarde, empereur, je jongle avec mon œuf dur de poche et avec ton ruyi en jade blanc, et j’ai d’autres œufs durs dans les poches, et ta vitrine est pleine de ruyi en jade vert, ocre, jaune, de toutes les couleurs, et alors regarde : hop, hop, hop, hop, hop. Il est 17h43.
 
 
 
Et. À 17h43. L’empereur Qianlong saisit au vol un œuf dur pris dans la virevolte et le porte à sa bouche et le coupe en deux morceaux avec ses dents. Un morceau pour Ernesto. Un morceau pour lui. C’est ce que j’appelle savoir recevoir. Dit l’empereur.
 
 
 
Il est 17h44. Respirations.
 
 
 
Et. À 17h45. Qianlong et Ernesto ont tous les deux à peu près dix ans et vingt-sept jours. Et. Comme deux brothers gamins. On les voit sortir du pavillon de l’Harmonie Soutenue en rasant les murs et en marchant à quatre pattes, pour ne pas être vus. Mais. On les voit. Ils sortent du pavillon de l’Harmonie Soutenue. Ils marchent dans les jardins, dans les allées de la Cité interdite. Ils marchent à la vitesse de l’éclair, et rejoignent tout au sud de la Cité interdite, à quatre pattes et rasant les murs à la vitesse de l’éclair, ils rejoignent le balcon qui domine la place Tian’anmen.
 
 
 
Et. À 17h46. Sur le balcon. Qianlong et Ernesto, cachés derrière un muret, sont assis en tailleur, par terre, l’un en face de l’autre. Ils respirent calmement, profondément. Tandis que sur la place Tian’anmen comme tous les soirs les soldats évacuent les derniers badauds.
 
 
 
Et. À 17h47. Sur le balcon. À l’abri des regards. Qianlong et Ernesto disposent au sol les œufs durs de poche et les ruyi en jade de toutes les couleurs de la dynastie Qing.
 
 
 
Et. À 17h48. Ernesto et Qianlong commencent une partie de go quelque peu inédite. Avec œufs durs de poche et ruyi en jade de toutes les couleurs. Avec, aussi, qui leur trotte dans la tête, l’air disco de la chanson du groupe Abba. Money Money Money. Et les mots de Mao.
 
 
 

 
 
 
et, Angela me demande si n’évoquant ici de notre histoire love que les moments heureux, et n’évoquant ni aucun doute, ni aucune querelle, je ne serais pas en train de participer à une espèce de perpétuation du romantisme à l’envers, et je réponds : ok, c’est un fait, en tant que Spinoza in China est une ode à l’amour, et se voudrait être une ode à la réalité de l’amour, et non à son idéal, il serait bon, oui, que je ne laisse pas trop entendre ici que nos jours sont faits d’heures éthérées et de rose et de vif et d’accord et de compréhension et de partage et d’écoute et de disponibilité et de patience et d’attention douce et néanmoins pas mièvre pour un clou – sans oublier la bienveillance – et de tant et tant de bonnes et fortes et stables et denses et belles choses et de rien d’autre, non, il ne faudrait pas que je laisse croire ça, alors, voilà, c’est fait, je viens de faire ce qu’il faut pour ne pas laisser croire que notre amour n’est que de rose et de vif et d’accord et de compréhension et de partage et d’écoute et de disponibilité et de patience et d’attention douce et néanmoins pas mièvre pour un clou et qu’il n’est que vivant de tant et tant de bonnes et fortes et stables et denses et belles et bienveillantes choses et de rien d’autre, voilà, c’est dit, c’est fait, c’est ici, et, pour le reste, je ne parlerai de notre amour que par là où il nous donne, ou, pour le dire plus justement : par là où je sens qu’il donne, par les manières que nous avons de le vivre et de le comprendre au fur et à mesure de sa production love, telle que je la ressens et peux la traduire,
 
 
 
par ailleurs, ce jour, 28 juillet 2015, je souhaite citer ici des propos tenus par deux personnes humaines, ces deux personnes humaines sont : Patrick Gyger, directeur du Lieu dit Unique, scène nationale de Nantes, et Petros Broteos, un des coordinateurs de la clinique sociale d’Hellinikon, en Grèce, je commence, chronologiquement, par les propos de Patrick Gyger, rapportés par le journal Ouest-France, le 2 avril 2015, alors que le conseil d’administration du Lieu dit Unique, scène nationale de Nantes, vient en ce début de mois d’avril 2015 d’adopter un plan de restructuration validé par les partenaires principaux, à savoir : la ville de Nantes, la région Pays de la Loire, et le ministère de la Culture, ce plan de restructuration prévoyant une réduction de la programmation artistique, et la suppression de quatre emplois, les propos de Patrick Gyger sont les suivants : on est en train de mettre en place cette restructuration, et, nous allons réduire des éléments périphériques de la programmation. Mais nous ne pouvons pas trop couper dans l’activité, puisque nous devons respecter le contrat d’objectifs passé avec l’État, qui impose un certain niveau de dépenses dédiées à l’artistique, et, nous supprimons aussi quatre postes sur des activités parallèles pas totalement liées à l’artistique, les propos de Petros Broteos, rapportés par le journal l’Humanité, ce 28 juillet 2015, sont les suivants : ici, il y a cinq principes immuables, nous ne recevons pas d’argent, nous refusons de faire de la publicité aux compagnies qui nous fournissent des médicaments, nous n’avons aucune relation avec les partis politiques, tous les gens qui travaillent ici sont des volontaires, et, surtout, nous traitons les gens d’égal à égal, ici, les gens qui viennent savent que nous ne leur faisons pas la charité, ici nous parlons de solidarité et de dignité, l’un des plus beaux exemples de ce que je vous avance, ce sont les médicaments que nous recevons du monde entier, savez-vous qui nous en envoie le plus parmi les particuliers ? eh bien ce sont les Allemands, il ne faut pas confondre les peuples et les gouvernements, et, en ce qui concerne les propos de Patrick Gyger, après les mots nous ne pouvons pas trop couper dans l’activité puisque nous devons respecter le contrat d’objectifs passé avec l’État, qui impose un certain niveau de dépenses dédiées à l’artistique, l’article du journal Ouest-France précise qu’en effet Patrick Gyger ne peut pas trop couper dans les dépenses dédiées à l’artistique, sous peine, pour le Lieu dit Unique, de se voir retirer le label scène nationale, et, si le label scène nationale est retiré, je ne suis pas un spécialiste, mais j’imagine que l’argent, qui va avec le label, est aussi retiré, et, l’article du journal Ouest-France ne va pas jusqu’à faire une analyse de texte en pointant l’emploi du verbe pouvoir par Patrick Gyger et non du verbe vouloir, en effet, Patrick Guyger ne dit pas qu’il ne veut pas trop couper dans les dépenses dédiées à l’artistique, il dit juste qu’il ne peut pas, car l’État impose un certain niveau de dépenses dédiées à l’artistique, il ne peut pas, s’il veut continuer à bénéficier de l’argent de l’État, et, l’article du journal Ouest-France ne va pas non plus jusqu’à se demander ce qui se passera, ce qui se passerait, en termes de pouvoir et de vouloir, si l’argent venait à ne plus venir de l’État, voire, à ne plus venir du tout, et, l’article du journal Ouest-France ne précise pas non plus que parmi les quatre postes supprimés – Patrick Gyger parle de postes supprimés, et non de personnes humaines licenciées : nous supprimons aussi quatre postes sur des activités parallèles pas totalement liées à l’artistique – l’un des postes est le poste dédié – jusque-là – à la programmation littérature, d’où, l’on pourrait conclure que la littérature est désormais dans la programmation du Lieu dit Unique une activité parallèle, pas totalement liée à l’artistique, ce qui, d’un point de vue révolutionnaire, n’est peut-être pas sans intérêt, et, en ce qui concerne les propos de Petros Broteos, je souhaite juste ici à nouveau les donner à entendre : il y a cinq principes immuables, nous ne recevons pas d’argent, nous refusons de faire de la publicité aux compagnies qui nous fournissent des médicaments, nous n’avons aucune relation avec les partis politiques, tous les gens qui travaillent ici sont des volontaires, et, surtout, nous traitons les gens d’égal à égal, ici, les gens qui viennent savent que nous ne leur faisons pas la charité, ici nous parlons de solidarité et de dignité, l’un des plus beaux exemples de ce que je vous avance, ce sont les médicaments que nous recevons du monde entier, savez-vous qui nous en envoie le plus parmi les particuliers, eh bien ce sont les allemands, il ne faut pas confondre les peuples et les gouvernements,
 
 
 
 
 
 
 

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