Spinoza in China 24 novembre 2011 | 29 juin 2015 | 3 & 4 & 5 juillet 2015

 
 
 
Et. Dans l’eau du lac Houhai. Des hommes se baignent, le jour à peine levé. L’eau est froide, glacée, mais la surface n’a pas encore gelé. La température baisse chaque jour un peu plus. Il y a les nénuphars que l’on retire du lac. Il y a des hommes qui pêchent, à côté de ceux qui se baignent. Et quelques mètres derrière, la radio d’un salon de coiffure en plein air diffuse de la musique. La coiffeuse attend les clients.
 
 
 
Et. Au bord du lac Beihai. De la musique, encore. Deux musiciens et une chanteuse. L’agilité des doigts de l’un des musiciens au contact des touches de son piano électrique. Les doigts nerveux de l’autre, pinçant, grattant les cordes de sa guitare. Et la voix de la femme. Son chant.
 
 
 
Et. Trois hommes, à côté, jouant aux cartes autour d’une table basse.
 
 
 
Et. Dans le temple Miaoying. Le roi de l’est. Le roi du sud. Le roi du nord. Le roi de l’ouest. Et Buddha. Et Skanda Wei Tuo.
 
 
 
Et. Au pied de chaque statue, une offrande : un biscuit bien emballé dans son sachet protecteur.
 
 
 
Et. Buddha et son sourire qui lui traverse le visage. Et. Buddha et cet autre sourire : une large fente horizontale sur son gros ventre, juste au-dessus du nombril.
 
 
 
Et. Une femme adressant une prière à Skanda Wei Tuo.
 
 
 
Et. Dans une urne fendue, transparente, au pied de la statue de Skanda Wei Tuo, la femme glisse en offrande un billet à l’effigie de Mao.
 
 
 
Et. Dans les ruelles. Les tout jeunes enfants avec leur drôle de petit pantalon. Cul à l’air.
 
 
 
Et. Les femmes et les hommes et leur masque anti-pollution.
 
 
 
Et. Les oiseaux et les cages suspendues aux arbres. Et les hommes dans leurs longs manteaux doublés de fourrure. Et le froid, grandissant, chaque jour.
 
 
 
Et. Ernesto entre dans le Nai Fen Dessert Café. S’assoit sur la banquette, au fond, à droite. Ouvre l’Éthique de Spinoza.
 
 
 

 
 
 
Et. L’amour étant une modalité concrète de la joie. Et. La haine une modalité concrète de la tristesse. Et. Une haine pouvant être accrue par une haine réciproque. Et. Un amour pouvant être accru par un amour réciproque. Et. Un amour pouvant être détruit par une haine. Et. Une haine pouvant être détruite par un amour.
 
 
 
Et. Ernesto s’efforçant de prêter attention à toute personne humaine pour laquelle il éprouve de l’amour. Et. Ernesto s’efforçant de porter atteinte à toute personne humaine pour laquelle il éprouve de la haine.
 
 
 
À 9h42. Ernesto imagine commencer à haïr une personne humaine pour laquelle il éprouve de l’amour au point que l’amour est entièrement aboli. En conséquence de quoi, la haine envers la personne humaine qu’il aimait est plus grande que s’il ne l’avait jamais aimée.
 
 
 
Et. À 9h43. Ernesto imagine commencer à aimer une personne humaine pour laquelle il éprouve de la haine au point que la haine est entièrement abolie. En conséquence de quoi, l’amour envers la personne humaine qu’il haïssait est plus grande que s’il ne l’avait jamais haïe.
 
 
 
Et. À 9h44. Ernesto imagine qu’une personne humaine pour laquelle il éprouve de l’amour est affectée de haine envers lui. En conséquence de quoi, Ernesto est simultanément tourmenté par l’amour et par la haine.
 
 
 
Et. À 9h45. Ernesto imagine qu’une personne humaine pour laquelle il éprouve de la haine est affectée d’amour envers lui. En conséquence de quoi, Ernesto est simultanément tourmenté par la haine et par l’amour.
 
 
 
Et. À 9h46. Ernesto imagine qu’une personne humaine, pour laquelle il n’éprouve ni amour ni haine, lui fait mal. En conséquence de quoi, Ernesto s’efforce de lui faire mal également.
 
 
 
L’effort. Pour faire mal à cette personne humaine se nomme
colère.
 
 
 
L’effort. Pour retourner le mal se nomme vengeance.
 
 
 
Et. À 9h47. Ernesto imagine être la cause véritable de l’amour qu’une personne humaine éprouve à son égard. En conséquence de quoi, Ernesto connaît la gloire.
 
 
 
Et. À 9h48. Ernesto imagine être la cause véritable de la haine qu’une personne humaine éprouve à son égard. En conséquence de quoi, Ernesto éprouve de la honte.
 
 
 
Et. À 9h49. Ernesto imagine ne pas être la cause véritable de l’amour qu’une personne humaine éprouve à son égard. En conséquence de quoi, Ernesto éprouve en retour de l’amour pour cette personne humaine.
 
 
 
Et. À 9h50. Ernesto imagine ne pas être la cause véritable de la haine qu’une personne humaine éprouve à son égard. En conséquence de quoi, Ernesto éprouve en retour de la haine pour cette personne humaine.
 
 
 

Et. À 9h51. Ernesto imagine qu’une personne humaine, pour qui il éprouve de l’amour, n’est que partiellement – ou, même : aucunement – la cause de l’amour qu’il éprouve à son égard. En conséquence de quoi, l’amour qu’éprouve Ernesto pour cette personne humaine est amoindri. Ou détruit.
 
 
 
Et. À 9h52. Ernesto imagine qu’une personne humaine, pour qui il éprouve de la haine, n’est que partiellement – ou même : aucunement – la cause de la haine qu’il éprouve à son égard. En conséquence de quoi, la haine qu’éprouve Ernesto pour cette personne humaine est amoindrie. Ou détruite.
 
 
 
Et. À 9h53. Ernesto imagine l’objet de sa haine détruit, ou, affecté d’un affect qui lui fait mal. En conséquence de quoi, Ernesto éprouve de la joie. Cette joie. Ne naît pas sans quelque tristesse de l’âme.
 
 
 
Et. À 9h53. Un amour, ou une haine, à cause égale, est plus grand envers un objet imaginé libre qu’envers un objet nécessaire.
 
 
 
Ernesto tremble un peu. Il regarde par-delà la baie vitrée. Il ferme les yeux.
 
 
 
Et. Imaginant être affecté de joie ou de tristesse par une personne humaine d’une classe sociale différente de la sienne. Ernesto éprouve de l’amour ou de la haine pour cette personne humaine. Et. Aussi. Pour toutes les personnes humaines de sa classe sociale.
 
 
 
Un amour. Ou une haine. À cause égale. Est plus grand envers un objet imaginé libre. Qu’envers un objet nécessaire.
 
 
 
Il referme le livre.
 
 
 
Il pense à Angela.
 
 
 

 
 
 
Et. Ernesto rejoint la petite échoppe. Il mange les pâtes râpées. Sourit à la patronne qui lui sourit. Paye au moment de partir. Achète deux boules de pain dans une autre petite échoppe, à côté. S’enfonce dans les hutongs.
 
 
 
Et. À chaque approche d’un carrefour. Ernesto fredonne l’air d’une chanson laotienne. C’est une chanson qu’il a entendue dans un film de Marguerite Duras. À chaque fois qu’il reconnaît un carrefour où il est déjà passé. Il fredonne l’air de la chanson. À chaque fois qu’il approche d’un carrefour où il n’est jamais passé. Il fredonne l’air de la chanson. À chaque fois qu’il reprend un chemin déjà emprunté. Il fredonne l’air de la chanson. À chaque fois qu’il choisit un nouveau chemin. Il fredonne l’air de la chanson.
 
 
 
Et. Les mégaphones dans la rue, accrochés à tel poteau, tel arbre, telle barricade. Les voix enregistrées et diffusées par les mégaphones – pour informations, dans le métro ; pour ventes de billets ou d’objets souvenirs, aux abords de la place Tian’anmen, aux abords de la Cité interdite, à l’entrée de tel ou tel temple.
 
 
 
Et. Les rires à gorge déployée des rois du sud. Du nord. De l’est. De l’ouest. Et. Les rires à gorge déployée de Buddha. De Skanda Wei Tuo. Et. Les rires à gorge déployée de Mao et de la femme qui fait une offrande à Skanda Wei Tuo. À l’instant où elle glisse le billet dans l’urne transparente.
 
 
 
Et. Des bus qui emmènent des ouvriers sur un chantier. Et. Les casques jaunes des ouvriers, dans le bus qui les emmènent.
 
 
 
Et. Ernesto rejoint le 6ème périphérique. Il regarde, au loin, un vol de pigeons dans le ciel. Il entend le sifflement, soufflement, souffle.
 
 
 
Et. Dans la chambre 7721 du Hanting Hotel. La femme de ménage qui passe tous les jours dans la matinée a dû jeter les cartes avec jeunes femmes et numéros de téléphone. Plus une seule sur la tablette fixée au mur.
 
 
 
Et. Les Vies minuscules. Chacune de ces vies comme une beauté qui a besoin de sa dose d’absence, de manque et de malheur. Pour briller. Ernesto continue de lire les Vies minuscules. Comme un adieu qu’il ferait à cette beauté.
 
 
 

 
 
 
et, le 29 juin 2015, on se retrouve dans un jardin du côté du lac de Grand-Lieu, et parlant de quelles actions justes il nous semblerait bon de mener, la violence est à plusieurs reprises évoquée, sans pour autant qu’aucun ni aucune d’entre nous n’ait jamais participé à une quelconque action violente, qu’entendons-nous par action violente ? entendons-nous par violente une action avec une mort ou des morts humaines dont nous serions responsables ? une mort ou des morts humaines dont je serais responsable est une violence que je ne peux envisager,
 
 
 
et, je pense à certaines conditions de travail qui violentent certaines vies humaines, et je pense aux personnes humaines qui rendent possibles et produisent ces conditions violentes, je pense aux personnes humaines qui parviennent à considérer d’autres personnes humaines comme on considère en les déplaçant ou en les supprimant quelques variables d’ajustement dans un budget,
 
 
 
où est le cœur de ces personnes humaines ?
 
 
 
où est l’humanité de ces personnes humaines ?
 
 
 
et, le 3 juillet 2015, à Nantes, sur le mur de façade des ateliers des Compagnons du devoir, route de Sainte-Luce, le graffiti le hasard n’existe pas tient bon, il est là depuis maintenant au moins deux ans, et, derrière les ateliers des Compagnons du devoir, je passe devant des locaux associatifs, dont un petit local utilisé comme mosquée, avec des fils de fer barbelé, sur le toit, et, derrière le local, une voie de chemin de fer abandonnée, au bord de laquelle sont stationnées quelques caravanes, et au sol, des détritus, des objets cassés, rouillés, des déchets, je vois un enfant qui sort d’une caravane, et une femme allongée, qui se repose sur un matelas, dehors, il fait très chaud, et sur la voie ferrée, un peu plus loin, un peu partout, du papier hygiénique, des morceaux de papier blanc, des morceaux de papier rose, et l’odeur de merde, on peut supposer que ce sont ici les chiottes en plein air des habitants des caravanes,
 
 
 
le soir, je regarde une captation vidéo d’une partie de la soirée Six heures contre la surveillance, sous-titrée : Combattre pour nos libertés, proposée par Mediapart, j’écoute Mathieu Burnel, activiste proche du comité invisible, est-il écrit en incrustation, au bas de l’image, il parle, entre autres choses, de Tor, acronyme de The onion router, le routeur oignon, c’est un réseau informatique superposé, mondial, et décentralisé, c’est-à-dire une mise en œuvre du principe de réseau, composé de routeurs, organisés en couches, et appelés nœuds de l’oignon, transmettant de manière anonyme des flux TCP – TCP signifiant Transmission Control Protocol, c’est-à-dire : protocole de contrôle de transmissions – et, le réseau Tor peut rendre anonymes tous les échanges internet fondés sur le protocole de communication TCP, protocole de contrôle de transmissions, et, le projet Tor a reçu le prix du logiciel libre 2010 dans la catégorie projet d’intérêt,
 
 
 
quant au mot démocratie, il vient du mot grec dêmokratia, composé de dêmos, qui signifie territoire et peuple, et de kratein, qui signifie commander, sachant que dêmos vient de daiesthai, qui signifie partager, ou, et, déchirer, quant aux lieux que nous pouvons habiter ensemble, et, quant aux peuples que nous pouvons former, et, quant à ce qu’il en est pour certaines ou certains d’entre nous de vouloir commander, ou, et, de vouloir déchirer, ou, et, de vouloir partager, nos vies et nos manières de vivre font l’expérience de ces questions je crois, ces quelques lignes sont extraites de l’éditorial d’un journal à paraître où seront publiés des textes écrits par des personnes humaines détenues dans les maisons d’arrêt de Fontenay-le-Comte et de la Roche-sur-Yon en avril 2015,
 
 
 
et, le 4 juillet 2015, je compose le numéro de téléphone de Tina, elle ne répond pas, je lui laisse un message, elle me rappelle quelques minutes plus tard, elle ne veut pas parler, je lui dis que je suis là, si elle a besoin, je lui dis que je l’appellerai à nouveau, bientôt, je ne sais pas quoi faire,
 
 
 
et, le 5 juillet 2015, en début d’après-midi, Corentin âgé de six ans et onze mois et trois semaines est dans sa chambre, dans la maison voisine de celle où nous vivons, avec Angela, je suis en train de bêcher dans le jardin afin d’enfin planter les plants de salade et de betterave rouge, début juillet, oui, il n’est jamais trop tard, et, dans le jardin, bêchant et retournant la terre, j’entends la jeune voix de Corentin qui chante Le chant des partisans, dont les paroles du premier couplet sont les suivantes : ami entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines, ami entends-tu les cris sourds du pays qu’on enchaîne, ohé partisans ouvriers et paysans c’est l’alarme, ce soir l’ennemi connaîtra le prix du sang et des larmes, et je fais une recherche rapide sur internet et j’apprends que la version originale de ce chant à été écrite en russe, en 1941, par Anna Marly, les paroles du premier couplet sont les suivantes : de forêt en forêt la route longe le précipice, et loin tout là-haut quelque part vogue la lune qui se hâte, nous irons là-bas où ne pénètre ni le corbeau ni la bête sauvage, personne, aucune force ne nous soumettra ni ne nous chassera, vengeurs du peuple nous mettrons en pièces la force mauvaise, dût le vent de la liberté recouvrir aussi notre tombe, nous irons là-bas et nous détruirons les réseaux ennemis, qu’ils le sachent, nos enfants, combien d’entre nous sont tombés pour la liberté,
 
 
 
et, Aléxis Tsípras appelle les Grecs au sang-froid et à la détermination dans les heures cruciales qui les séparent du référendum, et, Henriette Zoughebi dit qu’un jeune lycéen fatigué qui s’endort sur sa chaise, et qui ne parvient pas à suivre, et qui est souvent absent, est peut-être un lycéen salarié, chacun doit avoir conscience de cette réalité, et la prendre en compte, et, Jean-Claude Juncker déclare qu’il ne faut pas se suicider parce qu’on a peur de la mort, et, Pascale Léglise explique que ceux qui sortent spontanément leur carte d’identité ou leur carte de séjour, on va moins les regarder que ceux qui détalent se cacher dans les WC, c’est ceux-là qu’on va contrôler car on sait qu’ils n’ont pas la conscience tranquille, et, Manuel Valls déclare nous ne voulons pas perdre cette guerre parce que c’est au fond une guerre de civilisation,
 
 
 
 
 
 
 

… jour suivant →


 
 
 
 
 
 
 
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