Spinoza in China 22 novembre 2011 | 15 juin 2015 | 18 juin 2015

 
 
 
Et. Au bord du lac Houhai. Des femmes et des hommes de tous âges font leurs exercices physiques matinaux. Taï-shi, assouplissements, étirements à l’aide de quelques instruments de mobilier urbain, aux couleurs super flashys. Ernesto regarde les mouvements des jambes, des bras, la rotation des bassins, la souplesse des corps. À côté, des hommes sont en train de pêcher. Presque immobiles. Leurs regards concentrés sur les flotteurs au bout des fils de nylon tombant à la verticale de leurs cannes à pêche.
 
 
 
Et. Au bord du lac Qianhai. Des hommes réparent des chaises pour les luges qui serviront cet hiver, quand le lac sera gelé.
 
 
 
Ernesto regarde les hommes qui préparent l’hiver. Il pense à la phrase je suis de ceux qui vécurent les années soixante comme un printemps qui promettait d’être interminable ; aussi ai-je quelque peine à m’accoutumer à ce long hiver – Guattari.
 
 
 
Ernesto pense à la phrase rien ne nous assure qu’à cet hiver-là ne succédera pas un nouvel automne ou même un hiver encore plus rude – Guattari.
 
 
 
Et. Les oiseaux matinaux dans les cages suspendues aux arbres. Leur chant, vif. Le ciel bleu, blanc. Le grand froid. Les hommes dans leurs longs manteaux doublés de fourrure.
 
 
 
Et. Ernesto s’affale dans la banquette au fond à droite, dans la salle du Nai Fen Dessert Café. Il ouvre l’Éthique.
 
 
 

 
 
 
Et. Ernesto imagine qu’un objet pour lequel il éprouve de l’amour est détruit. En conséquence de quoi, Ernesto éprouve de la tristesse.
 
 
 
Et. Ernesto imagine qu’un objet pour lequel il éprouve de l’amour est sauf. En conséquence de quoi, Ernesto éprouve de la joie.
 
 
 
Et. Ernesto imagine que l’objet pour lequel il éprouve de la haine est détruit. En conséquence de quoi, Ernesto éprouve de la joie.
 
 
 
Et. Ernesto imagine que l’objet pour lequel il éprouve de l’amour est affecté de joie ou de tristesse. En conséquence de quoi, Ernesto éprouve de la joie ou de la tristesse.
 
 
 
Et. Ernesto imagine qu’une personne humaine affecte de joie un objet pour lequel il éprouve de l’amour. En conséquence de quoi, Ernesto éprouve de l’amour pour cette personne humaine.
 
 
 
Et. Ernesto imagine qu’une personne humaine affecte de tristesse un objet pour lequel il éprouve de l’amour. En conséquence de quoi, Ernesto éprouve de la haine pour cette personne humaine.
 
 
 
Et. Ernesto imagine qu’une personne humaine, pour laquelle il n’éprouve aucun affect, affecte de joie un objet pour lequel il éprouve de l’amour. En conséquence de quoi, Ernesto éprouve de l’amour pour cette personne humaine.
 
 
 
Et. Ernesto imagine qu’une personne humaine, pour laquelle il n’éprouve aucun affect, affecte de tristesse un objet pour lequel il éprouve de l’amour. En conséquence de quoi, Ernesto éprouve de la haine pour cette personne humaine.
 
 
 
Et. Ernesto s’efforce d’affirmer ce qu’il imagine affecter de tristesse toute personne humaine pour laquelle il éprouve de la haine.
 
 
 
Et. Ernesto s’efforce de nier ce qu’il imagine affecter de joie toute personne humaine pour laquelle il éprouve de la haine.
 
 
 
Et. Ernesto regarde par-delà la porte vitrée le passage des piétons, des voitures, le léger mouvement des branches, l’immobilité d’une poubelle.
 
 
 
Et. Une jeune serveuse dépose un black coffee accompagné d’une part de gâteau au chocolat sur la table, devant Ernesto, entre son exemplaire de l’Éthique et son gros cahier à feuilles disparates, assemblées par des rivets en métal.
 
 
 
Et. Ernesto s’estime au-dessus de sa juste valeur. En conséquence de quoi, il fait l’expérience de cette imagination qui a pour nom orgueil. Cette imagination est une joie sous la forme d’un délire où Ernesto rêve tout éveillé qu’il peut accomplir ce qu’il poursuit, par la seule imagination.
 
 
 
Et. Ernesto estime au-dessus de sa juste valeur une personne humaine pour laquelle il éprouve de l’amour. Cette imagination est également une joie sous la forme d’un autre délire, où, cette fois, Ernesto rêve tout éveillé que la personne pour laquelle il éprouve de l’amour peut accomplir tout ce qu’elle poursuit.
 
 
 
Et. Ernesto estime au-dessous de sa juste valeur une personne humaine pour laquelle il éprouve de la haine. Et. Cette imagination est également une joie.
 
 
 
Par ailleurs. La faveur étant un amour pour une personne humaine qui a fait du bien à une ou plusieurs autres personnes humaines.
 
 
 
Par ailleurs. L’émulation étant le désir d’une chose provoquée par le fait que des personnes humaines imaginent que d’autres personnes humaines ont le même désir qu’elles.
 
 
 
Par ailleurs. La commisération étant un affect qui fait prendre part ou intérêt à la misère d’une ou d’autres personnes humaines. Et. L’appétit qui naît de la commisération à l’égard de quiconque se nommant bienveillance.
 
 
 
Et. La misère nommant un état de malheur, ou, et, de peine, ou, et, de tristesse.
 
 
 
Ernesto s’efforce d’éloigner ou de détruire tout ce dont il imagine que cela nourrit la tristesse. Et.
 
 
 
Ernesto s’efforce d’éloigner ou de détruire tout ce qui s’oppose à la joie. Et.
 
 
 
Ernesto s’efforce de promouvoir tout ce dont il imagine que cela conduit à la joie. Et.
 
 
 
Ernesto avale la dernière bouchée de sa part de gâteau au chocolat. Et referme son exemplaire de l’Éthique.
 
 
 

 
 
 
Et. Dans l’échoppe où il est en train de manger ses pâtes fraîches quotidiennes, avec lardons, coriandre, ail et cacahuètes, Ernesto, ne comprenant pas ce que la patronne lui dit, sort son gros cahier à feuilles disparates, assemblées par des rivets en métal, et montre à la patronne le dessin qu’il a fait avant-hier, pour expliquer au gardien du petit temple là d’où il vient. Ernesto, à nouveau, montre la trajectoire du vol de l’avion, entre la France et la Chine. La patronne sourit. Elle montre le dessin et dit quelque chose.
 
 
 
Qu’Ernesto ne comprend pas.
 
 
 
Elle éclate de rire. Ernesto regarde son dessin. La Chine n’est pas au centre.
 
 
 
Ernesto mange. Il paye. Il salue. Il s’enfonce dans les hutongs.
 
 
 

 
 
 
Et. Dans le ciel de Beijing. Ernesto observe un vol de pigeons tournoyant, autour d’une zone bien précise. Ernesto regarde le vol de pigeons tournoyer, pendant quelques minutes, autour de la zone, puis disparaître, et revenir exactement au même endroit. Ernesto entend le vol. Un sifflement, un soufflement. Ernesto voit les pigeons. Il imagine, attachée à la patte de chaque pigeon, une bague creuse, qui fait sifflet dans le vol. Il entend le sifflement, soufflement, souffle. C’est un son assez doux, long, grave, un peu comme le son du vent, sous un arbre, ou celui d’un courant d’air, dans un château, disons, en ruine. Il entend le souffle des bagues creuses qu’il imagine attachées aux pattes des pigeons. Il entend le souffle qui s’éloigne, revient. Il suit des yeux le passage du vol des pigeons. Il attend leur retour. Il entend le son du battement des ailes. Il entend le son d’une clochette, aussi, attachée, imagine-t-il encore, à l’une des pattes de l’un des pigeons. Ernesto entend le son des corps des pigeons fendant l’air. Ernesto entend le son qui s’approche, fuse, plane, s’éloigne, disparaît, et revient. Voilà, se dit Ernesto. Voilà une des choses que je suis venu faire ici en Chine. Observer les vols de pigeons au-dessus de Beijing.
 
 
 
Et. Assis sur un rebord de trottoir. Au pied de quelques immeubles d’habitation. Au soleil. Ernesto ferme les yeux et sent la chaleur frapper son visage.
 
 
 
Et. À l’intersection de deux ruelles. Ernesto ramasse un caillou pour la sister Tina. Ramène-moi un caillou de Chine lui a-t-elle demandé. Ernesto, arrêté par celui-ci, se baisse et s’en saisit. Il prend en photo l’espace au sol où était le caillou. Il fait un croquis tentant de localiser l’endroit. À l’intersection de telle et telle ruelle. Photo. Croquis. Le lieu est maintenant gravé dans la mémoire d’Ernesto.
 
 
 
Et. Ernesto répond au signe de la main que lui fait un homme qui conduit un pousse-pousse. Ernesto répond d’un autre signe de la main, et d’un sourire.
 
 
 
Et. Sur la place Tian’anmen. Ernesto assis à même le sol ferme les yeux et sent sur son visage la chaleur du soleil qui décroît. Soleil couchant. Baisser du drapeau.
 
 
 
Et. Dans le couloir du septième étage. Hanting Hotel. Ernesto aperçoit, glissées sous la porte de sa chambre, de nouvelles cartes avec jeunes femmes et numéros de téléphone. Ernesto ramasse les cartes. Entre dans la chambre.
 
 
 
Et. Ernesto lit la Vie d’Antoine Péluchet. Vie d’un fils parti. Vie de l’absence d’un fils, davantage que la vie du fils. Vie du père, dans l’absence du fils parti. Vie du père, dont la terre, de laquelle en quelque sorte il est né, est l’ennemie principale. Terre première et quotidiennement travaillée, quotidiennement affrontée, quotidiennement labourée, quotidiennement arpentée. Cette ennemie quotidienne par laquelle le père se forge sa raison d’être, principale. Ne sera pas l’ennemie quotidienne du fils. Ne sera pas la raison d’être du fils. Il part, il n’est plus d’ici. Vie du père, dont l’absence du fils deviendra la raison principale d’être. Vie du fils, qui par son absence prend dans le cœur du père la place première.
 
 
 

 
 
 
et, le 15 juin 2015, on se retrouve avec Angela du côté des anciens chantiers navals, à Nantes, en fin de journée, on éprouve une certaine réalité de l’amour, avec lumière chaude et claire de fin de jour, et un vent tiède, et doux, Angela porte une robe légère en tissu, avec motifs de fleurs bucoliques, c’est un tissu de coton, un tissu d’une finesse et d’une douceur, quand tu le touches c’est comme un accès direct à la peau, et, en cette fin de journée, dans cette lumière chaude et ce vent léger, tiède, sur un pont traversant la Loire, on s’arrête un moment, et je pense à Tina, je suis inquiet pour elle,
 
 
 
et je bois d’une traite le demi de bière posé sur la table en terrasse du Stefano, place Cantinat, le 18 juin 2015, et je pense aux amis, non ceux du comité invisible, mais ceux de l’impossible, c’est le nom de cette bande d’amis devenue famille d’amis, on s’appelle l’impossible, et je me demande ce qu’il en est d’un rapport d’amitié en bande qui devient rapport de famille – attention, vous allez lire une question un peu longue, la voici : le rapport de famille est-il un rapport où s’épanouissent certaines impossibilités de dire au profit supposé de la durée de vie du dit rapport quand le rapport d’amitié serait un rapport où s’épanouiraient les possibilités de dire et cela sans souci de la durée de vie du dit rapport mais dans le seul souci de la vie du rapport vivant ? je ne sais pas, le rapport de famille serait-il un rapport de mort qui veut durer ? je ne sais pas, le rapport d’amitié ou d’amour serait-il un rapport d’éternité ? oui, et, quant à ce rapport de famille d’amis, je sais juste que certaines et certains de cette impossible famille d’amis ont pour projet d’acheter un lieu de retraite, ce qui signifie un lieu en retrait du monde, tel qu’il ne va pas, et, là, vivre et faire vivre ce lieu, et, là, vivre et faire vivre en ce lieu ce que pourrait être une vie désirable, désirée,
 
 
 
et, avec Angela, on écrit aux amis de l’impossible à propos de ce projet de lieu pour dire que pour nous ce ne sera pas pour maintenant : on est à peine en train d’arriver dans cette maison, à Nantes, on n’a pas encore compris comment on vit dedans, dehors, ensemble, seul, seule, et, par ailleurs, et pas complètement sans rapport, on se dit que ce pourrait être bon qu’on se fabrique un moment où l’on se dise un peu ce qu’on a sur le cœur, et dedans, chacune, chacun, ce pourrait être bon qu’on se dise vraiment ce qui compte tellement pour nous dans cette impossible famille d’amis, et qu’on se dise un peu quelle vie on vit et quelle vie on désire, pour ce qu’on en comprend, de ce que l’on désire, et avec la manière qu’on aurait de le dire, chacune, chacun, et avec la manière qu’on aurait de s’écouter, et de dire, ça pourrait être bon qu’on se fabrique un moment comme ça,
 
 
 
et, la simplification du code du travail est en marche, et, seulement dix pour cent des montants annoncés comme ayant été versés à la Grèce sont arrivés dans la trésorerie de l’État grec, et, des élus locaux en France dénoncent une mesure du small business act à la française présentée par le premier ministre et intégrée à la loi Macron, et, cette mesure met en danger les opérateurs de transports urbains, et, la préfecture de police du Rhône préfère changer le parcours du défilé de la Gay Pride qui devait traverser le centre historique de Lyon où sont implantés des groupuscules d’extrême droite, et, l’alinéa un de l’article treize de la déclaration universelle des droits de l’être humain rédigée en 1948 dit que toute personne a le droit de circuler librement et de choisir sa résidence à l’intérieur d’un État, et, Riyad Mansour ambassadeur de Palestine à l’Organisation des Nations unies dit ceci : si les droits des Palestiniens sont respectés, si nous avons un État palestinien indépendant, alors vous tarissez le réservoir de recrues djihadistes, et, l’ancienne escort girl Zahia Dehar pose nue en pièce de boucherie pour la nouvelle campagne de l’association de défense des animaux Peta, sous le slogan : tous les animaux sont faits des mêmes morceaux, ayez un cœur, devenez végétarien,
 
 
 
 
 
 
 

… jour suivant →


 
 
 
 
 
 
 
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