Spinoza in China 21 novembre 2011 | 29 février 2015 | 29 avril 2015 | 29 mai 2015 | 23 juin 2015

 
 
 
Chère Folle Chienne. Je me souviens de ce jour où je t’annonce que je vais faire un voyage en Chine et où toi, la seule chose que tu trouves à me dire, c’est : mais qu’est-ce que tu vas foutre là-bas ? Votre message a été envoyé.
 
 
 
Chère Folle Chienne. Je me souviens de ce jour où tu dis à Chien Fou – un jour où lui aussi est tout heureux de t’annoncer un départ, il va vivre en Allemagne – je me souviens que tu lui balances un truc du genre : n’oublie pas mon Chien Fou que c’est avec toi que tu vas faire le voyage. Votre message a été envoyé.
 
 
 
Chère Folle Chienne. Il y a deux phrases auxquelles je n’arrête de penser en ce moment. Une de Beckett. On est cons, mais quand même pas au point de voyager pour le plaisir. Et une autre, plus ou moins de Proust. On voyage toujours pour vérifier quelque chose. On a couché ensemble, une fois, tu te souviens ? On ne s’en est jamais reparlé. Tu étais furieuse. On n’avait pas utilisé de préservatif. En même temps, tu me flattais, tu me disais que j’étais un super amant. J’avais quoi alors, trois ans ? Votre message a été envoyé.
 
 
 
Chère Folle Chienne. Tu trouveras ici en pièce jointe une photo prise du ciel. Sur l’image, tu peux voir les hutongs, au cœur de la ville, autour du cœur impérial de la Cité interdite. Tu peux voir les hutongs en cours de destruction. Tu peux voir également ceux en cours de rénovation. Tu peux voir aussi les hutongs ni détruits ni rénovés où viennent encore vivre les habitants des provinces de tout le pays. Tu peux voir les hutongs, dans toute la ville, comme autant de vieux cœurs épars de Beijing. Tu peux voir, aussi, au-delà du 5ème et 6ème périphérique, les cœurs modernes de la ville, en cours de construction. Tu peux voir les barres d’immeubles poussant de terre. Tu peux voir les chantiers. Tu peux voir les habitants des provinces venus de tout le pays pour travailler ici et construire les immeubles dans lesquels ils vivront, bientôt, par dizaines de milliers. Tu peux voir le chantier du 7ème périphérique, aussi, en cours de préparation. Tu peux voir aussi, je crois, les soldats ici et là qui veillent au grain. Votre message a été envoyé.
 
 
 
Chère Folle Chienne. Tu trouveras ici en pièce jointe une autre photo. Sur cette image, tu peux voir la ville comme l’illusion d’une ville ouverte. Mais c’est vraiment pure illusion. Très réussie. Super illusion d’une ville-paysage, qui serait un cœur étendu et suffisamment vaste pour que tu penses pouvoir y dériver sans jamais être rattrapé par la puissance de quelques cercles. Mais. Accessibilité, accord, accord à taux différé, accord-cadre, accord de liquidation de sinistres, accord de règlement, accord de règlement définitif, achalandeur, achat à domicile, achats en une fois, achats en un seul appel, achat sur simulation électronique, acheteur de protection, acheteur pionnier, acheteur potentiel, acheteuse potentielle, acquéreur en série, actif incorporel, actif sous-jacent, action de groupe, action éclair, action en or, action reflet, action spécifique, adaptation, administration à consommateur en ligne, affacturage, affacturage à forfait, affacturer, affactureur, affactureur à forfait, affichage des prix, agent technico-commercial, aide de caisse, aide en ligne, aide financière au démarrage, aimantin, à l’ancienne, alerte professionnelle, alimentation crue, alliance de marques, allocation conditionnelle, allotissement, analyse par segmentation, analyste en rémunération, à l’ancienne, ancrage, animalerie, appariement, application forcée, approvisionnement en ligne, approvisionnement local, arbitrage, argent du cœur, argent futé, argument clé de vente, argument émotionnel de vente, argument publicitaire unique, shopping, arranger, arrangeur, assistant d’achat, assistante d’achat, assistant de clientèle, associé aux risques, associé dirigeant, assortiment du linéaire, assurance multirisque, atelier, ateliers, attachement à une marque, attaquant, atterrissage en douceur, attestation d’équité, audit préalable, autocentre, autoconsommation, auto-facturation, autorisation d’exploitation, avantage choc, avantage personnalisé, avenir de la marque, avertissement sur les résultats, avis de clôture. Sont les noms des cercles A, qui prennent dans leur maillage le vaste du cœur de la ville réelle. Sont les noms des cercles A, qui délimitent et contiennent le vaste du cœur de la ville réelle. Toute dérive ici est illusoire. Votre message a été envoyé.
 
 
 

 
 
 
Ernesto quitte l’ordinateur. Il 9h00. Ernesto sort de l’hôtel. Il tourne à droite. Passe par un petit jardin. Salue des oiseaux dans leurs cages, suspendues aux arbres. Salue des hommes dans leurs gros manteaux, doublés de fourrure. Il est 9h03. Ernesto tourne à droite, au carrefour, sur Gulou Dajie. Et. À 9h09. Ernesto s’affale dans la banquette au fond à droite, dans la salle du Nai Fen Dessert Café. Il ouvre l’Éthique. Connexion immédiate.
 
 
 

 
 
 
Et. À 9h11. Ernesto imagine une chose. C’est-à-dire. Ernesto considère une chose absente comme étant présente.
 
 
 
Et. À 9h12. Ernesto s’efforce d’imaginer une chose qui accroît ou seconde la puissance d’agir de son corps. Autant que faire se peut.
 
 
 
Et. À 9h13. Ernesto s’efforce d’imaginer une chose qui accroît ou seconde la puissance d’agir de son esprit. Autant que faire se peut.
 
 
 
Et. À 9h14. Ernesto imagine une chose qui réduit ou réprime la puissance d’agir de son corps. Et. Illico. Ernesto s’efforce de se rappeler – autant que faire se peut – au moins une autre chose qui exclut l’existence de cette chose qui réduit ou réprime la puissance d’agir de son corps.
 
 
 
Et. À 9h15. Ernesto imagine une chose qui réduit ou réprime la puissance d’agir de son esprit. Et. Illico. Ernesto s’efforce de se rappeler – autant que faire se peut – au moins une autre chose qui exclut l’existence de cette chose qui réduit ou réprime la puissance d’agir de son esprit.
 
 
 
Et. À 9h16. Ernesto commande un café.
 
 
 
Et. À 9h17. Ernesto qui fut jadis simultanément affecté par deux affects est présentement affecté par l’un seulement de ces deux affects. Et. La mémoire de la simultanéité passée des deux affects étant toujours vivante, Ernesto est présentement à nouveau affecté par les deux affects.
 
 
 
Et. À 9h18. Toute chose pouvant être par accident cause de joie, de tristesse, ou de désir – pour la simple raison, par exemple, que si un jour Ernesto a été affecté par deux affects, l’un n’accroissant ni ne réduisant sa puissance, tandis que l’autre, au contraire, l’accroît ou la réduit, et que, aujourd’hui, par exemple, en buvant son café, Ernesto est affecté par le seul affect n’accroissant ni ne réduisant sa puissance, eh bien, Ernesto, du fait de la mémoire de la simultanéité passée des deux affects, Ernesto est susceptible d’être aujourd’hui également affecté par l’affect qui accroît ou réduit sa puissance, et, conséquemment, connaître joie ou tristesse ou désir : par accident – Ernesto, dans ces conditions, avale très très très très très lentement son café.
 
 
 
Et. À 9h19. Ernesto est affecté par une joie bien particulière. Une joie, accompagnée par l’idée d’une cause extérieure. Cette joie, se dit Ernesto, c’est l’amour.
 
 
 
Et. À 9h20. Ernesto est affecté par une tristesse bien particulière. Une tristesse, accompagnée par l’idée d’une cause extérieure. Cette tristesse, se dit Ernesto, c’est la haine.
 
 
 
Et. À 9h21. Ernesto imagine qu’une chose, qui l’affecte habituellement de tristesse, a quelque chose de semblable à une autre chose qui l’affecte habituellement de joie. En conséquence de quoi, Ernesto a simultanément pour cette chose : et de l’amour, et de la haine.
 
 
 
 
 
 
Et. À 9h22. Dans la mesure où Ernesto imagine une chose, c’est-à-dire dans la mesure où il considère cette chose absente comme étant présente, il en affirme l’existence.
 
 
 
Et. À 9h23. Dans la mesure où Ernesto affirme l’existence de cette chose, son corps n’est affecté d’aucun affect qui exclut l’existence de cette chose.
 
 
 
Par ailleurs, l’espoir étant une joie inconstante née de l’image d’une chose future, ou passée, dont l’issue reste incertaine.
 
 
 
Par ailleurs, la crainte étant une tristesse inconstante, également née de l’image d’une chose future, ou passée, dont l’issue reste également incertaine.
 
 
 
Par ailleurs, la sécurité étant une joie née de l’image d’une chose crainte ou espérée, au sujet de laquelle il n’y a plus de cause de doute.
 
 
 
Par ailleurs, le désespoir étant une tristesse née de l’image d’une chose crainte ou espérée, au sujet de laquelle il n’y a plus de cause de doute.
 
 
 
À 10h57. Ernesto referme l’Éthique tout doucement. Le cœur battant. Plein de joie. Avec aussi des larmes qui lui montent aux yeux.
 
 
 

 
 
 
Et. À 11h00. Ernesto sort du Nai Fen Dessert Café. Il rejoint la petite échoppe et mange sa soupe de pâte râpée, cuite dans un bouillon bouillant, avec fumée au-dessus d’une énorme marmite. Ernesto mange les pâtes servies avec lardons, ail, coriandre, et cacahuètes fraîches – aujourd’hui – et sauce piquante, aussi, qui arrache bien la gueule. Ernesto mange aux côtés des ouvriers. Son manteau traîne au sol. Ernesto mange avec le sourire de la patronne. Ce sourire lui fait du bien. Ernesto se sent bien. Ici.
 
 
 
Et. À 11h47. Ernesto s’enfonce dans les hutongs.
 
 
 

 
 
 
Et. À 17h30. Ernesto est à nouveau sur la place Tian’anmen. Il regarde le drapeau rouge qui flotte encore quelques secondes. Il regarde le drapeau rouge, glissant à la verticale du poteau, jusque vers le sol. Il regarde le jeune soldat qui réceptionne le drapeau et le plie délicatement.
 
 
 
Ernesto vient vérifier quelque chose. Ici. Sur la place Tian’anmen. Il ne sait pas encore exactement quoi. Est-ce qu’il vient vérifier une certaine qualité de couleur ? Dans le ciel ? Au couchant du soleil ? Est-ce qu’il vient vérifier une certaine qualité de mouvement, dans le flottement du drapeau, juste avant la cérémonie ? Est-ce qu’il vient vérifier la jeunesse des soldats, sur la place ? Il regarde la couleur du ciel au couchant, le flottement du drapeau, les soldats. Il regarde encore une fois le portrait de Mao accroché à la façade de la Cité interdite. Il regarde tout ça dans une totale ignorance de l’histoire de la Chine.
 
 
 
Ernesto sait juste que le dernier empereur de Chine, c’est Mao. Et que son absence impériale de succession. Règne.
 
 
 
Ernesto regarde le drapeau rouge. Soleil rouge qui éclaire tous les cœurs fut un des noms de Mao. Soleil rouge de la Chine dans tous les cœurs. Érotomane. Boucher. Empereur. Mao se lève encore chaque matin. Avec le soleil et la cérémonie du drapeau. Rouge. Poète. Assassin. Révolutionnaire. Mao se couche tous les soirs. Et. Se lève encore chaque matin.
 
 
 
Et. Ernesto pense à la statue de la Liberté, érigée ici par des étudiants, au printemps 1989. Et. Ernesto sent le pouvoir du silence régnant sur la place Tian’anmen.
 
 
 
Peut-être est-ce juste cela qu’il vient vérifier ici – et, où qu’il aille. Le pouvoir régnant du silence, et sa violence conséquente. C’est-à-dire. La violence faite à toute vie par l’imposition du silence. Sur toutes places et en tous lieux où la liberté fut un jour effective, ou entraperçue. De quelque manière que ce soit.
 
 
 
Et. À 17h59. Ernesto regarde les soldats qui vident la place Tian’anmen. Il regarde le ciel, bleu, qui pâlit, et vire au noir. Il regarde les soldats et les derniers touristes. Ernesto s’éloigne de la place.
 
 
 

 
 
 
et, le 29 février 2015, on est une vingtaine au rendez-vous des 29 et parmi nous un gars s’appelle Cyprien et quand il prend la parole, il dit ça : regardez-moi, regardez mon corps, dites-moi ce que ce corps vous inspire, et on est tous désarçonnés par la question et on répond à peu près rien, d’abord, et Cyprien précise et demande si l’on n’a rien remarqué relativement à une différence de couleur de peau, une différence entre la couleur de sa peau et la couleur qui serait la couleur de nos peaux, et, non, personne n’a rien remarqué, sa peau est à peine moins pâle que la plupart des peaux qui sont les nôtres, ici, ce soir, Cyprien est bien habillé, comme nous tous, il s’exprime dans un parfait français, comme nous tous, à peine un léger accent, ici, ce soir, et, mais, il veut nous convaincre,
 
 
 
il veut nous convaincre, entre autres choses, de l’urgence d’un engagement contre l’extrême droite, ok, et, mais, je ne peux pas l’écouter, je sens que sa parole exige que nous l’écoutions et je ne peux pas l’écouter, ce soir, face à une telle parole qui exige, invoque, provoque, je peux soit me taire, soit adhérer, soit m’opposer, et, aucune de ces trois modalités ne me convient,
 
 
 
me voilà en partie tétanisé, incapable par exemple de ré-ouvrir tout simplement la question et de faire de ce regardez mon corps un regardons les corps de chacun et chacune, et, à partir de tous ces corps, voyons un peu comment nous ressentons et pensons les corps étrangers et les corps étranges de chacune, chacun, et, mais, le 29 février 2015, silencieusement, je me demande comment accueillir véritablement toute personne, Cyprien, et toutes les autres personnes, et, comment faire pour que toute personne et chaque parole puissent au mieux exister,
 
 
 
et, le 29 mars 2015, on se retrouve à cinq pour le rendez-vous des 29 et on parle de Cyprien, on en parle en buvant du thé, après être allés voter aux élections départementales, pour la plupart d’entre nous, ce 29 mars 2015, on vote encore, on accompagne par le vote la constante progression de l’extrême droite, depuis maintenant quoi ? trente ans? on reparle de Cyprien et puis on n’en parle plus et on met à l’ordre du jour du prochain rendez-vous des 29 : la dette et l’amour et le travail et la justice et l’argent et l’investissement et l’engagement, et puis ?
 
 
 
le 29 avril et le 29 mai 2015 on parle de la dette et de l’amour et du travail et de la justice et de l’argent et de l’investissement et de l’engagement et parmi nous une fille s’appelle Antonia et quand elle prend la parole elle dit ça : si on bosse ensemble pour une production commune à l’issue incertaine, et que chacun investit un temps de travail différent, on se rémunère sur quelle base ? sur la base commune d’une production commune ou sur la différence du temps différent ?
 
 
 
on parle de la dette et de l’amour et du travail et de la justice et de l’argent et de l’investissement et de l’engagement et parmi nous je m’appelle Ernesto et quand je prends la parole, lisant un extrait d’un texte écrit par Antoine Dufeu et Fabien Vallos, puis, lisant un extrait d’un texte que Frédéric Neyrat consacre à Franco Berardi, je dis ça : Quelque chose a considérablement changé en quarante-deux ans. Et c’est probablement l’analyse que nous faisons du capitalisme et de la possibilité du désir. Mais surtout, ce qui a changé c’est la manière avec laquelle le capitalisme nous traite, et, à supposer que le capitalisme soit reconnu comme l’agent principal de cet endommagement nous devons également nous demander ceci : qui, aujourd’hui, quel intellectuel ou quel groupe politique, a non seulement a) pour enjeu explicite l’abolition du capitalisme, mais aussi et surtout b) les moyens ou plus précisément le potentiel pour réaliser cette ambition ?
 
 
 
on parle de la dette et de l’amour et du travail et de la justice et de l’argent et de l’investissement et de l’engagement et parmi nous un gars s’appelle Antonio et quand il prend la parole il dit ça : moi je ne voulais pas bosser sous les ordres d’un patron alors je me suis mis en indépendant et aujourd’hui je me retrouve patron et je donne des ordres et je ne discute pas les décisions avec celles et ceux avec qui je bosse, ça ne me va pas, on parle de la dette et de l’amour et du travail et de la justice et de l’argent et de l’investissement et de l’engagement et parmi nous une fille s’appelle Sina et quand elle prend la parole, évoquant le livre de David Graeber, Dette, 5000 ans d’histoire, elle dit ça : la dette est d’abord un lien, cela signifie qu’entretenir une dette, c’est entretenir un lien, cela signifie qu’annuler la dette, c’est briser le lien,
 
 
 
et, la dette grecque est illégitime puisqu’elle enfreint les statuts du fonds monétaire international, et, le fonds monétaire international a outrepassé sa mission en utilisant ses fonds pour protéger des institutions privées, et, le fonds monétaire international a outrepassé sa mission en finançant un emprunt dont il savait avant même la signature en 2010 qu’il ne pourrait pas être remboursé, et, l’acte révolutionnaire cherche à donner suite à ce qui a échoué dans le passé, et, le Moyen Âge des archéologues est à ras de terre, concret, matériel, surprenant, et, nous œuvrons depuis déjà un certain temps en faveur d’une présence militaire américaine maximale en Pologne et sur tout le flanc est de l’Otan, et, nous ne reculerons pas, nous avons besoin de passer, et, nous resterons ici jusqu’à ce qu’ils ouvrent la frontière, et, le Danemark pourrait être le troisième pays scandinave à faire entrer dans un gouvernement un parti d’extrême droite, et, les demandes des Grecs sont acceptables admet François Hollande,
 
 
 
 
 
 
 

… jour suivant →


 
 
 
 
 
 
 
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