Spinoza in China 20 novembre 2011 | 20 février 2015 | 11 juin 2015

 
 
 
Et. Au bord du lac Houhai. Fermant les yeux, face à l’eau du lac. Fermant les yeux, face au soleil. Ernesto respire. Sentant la fraîcheur de l’air. Sentant la chaleur du soleil. Écoutant les clapotis de l’eau du lac. Écoutant la rumeur de la ville. Sentant l’air frais qui emplit les poumons. Sentant la chaleur qui pénètre lentement par la peau. Ernesto s’ouvre à la journée. Chaleur et frais conjugués. Rumeur de la ville. Clapotis de l’eau du lac Houhai. Ernesto ouvre les yeux.
 
 
 
Et. Au nord du lac Beihai. Ernesto entre dans un petit temple dont il est à cette heure-ci du matin le seul visiteur. Et. À l’entrée du temple. Un gardien vêtu d’un long manteau épais, doublé d’une fourrure contre le froid, pose une question à Ernesto. Et. Ernesto fait signe qu’il ne comprend pas. De son petit sac à dos il sort son gros cahier à feuilles disparates, assemblées par des rivets en métal. Et. Sur une des feuilles du cahier, il fait un dessin, rapide. Il dessine une carte du monde, avec les continents plus ou moins reconnaissables. Il dessine une trajectoire, entre la France et la Chine. Et de l’index de sa main droite, Ernesto montre au gardien la trajectoire du vol de l’avion. Depuis la France, jusqu’à la Chine.
 
 
 
Et. Le gardien du temple sourit et prononce quelques mots. Ernesto fait signe qu’il ne comprend pas. Le gardien du temple éclate de rire. Ernesto rit avec lui.
 
 
 
Et. Dans un jardin. Ernesto s’arrête un instant au-dessous de quelques cages suspendues aux branches d’un arbre. Dans les cages, quelques oiseaux. Et au pied de l’arbre, des hommes emmitouflés dans de longs manteaux doublés de fourrure, propriétaires ou gardiens des oiseaux. Ernesto rejoint Jiugulou Dajie.
 
 
 
Et. Ernesto entre dans le Nai Fen Dessert Café. Il s’assoit sur la même banquette qu’hier, au fond de la salle, à droite. Il sort l’Éthique de son sac. Il commande un café. Il reprend la lecture. Il est 9h11.
 
 
 

 
 
 
Et. À 9h11. Connexion immédiate avec l’Éthique. À 9h11. Ernesto est en pleine action par le seul fait qu’il produit un maximum d’idées adéquates, c’est-à-dire, par le seul fait qu’il produit un maximum d’idées claires, et distinctes.
 
 
 
Et. À 9h12. Ernesto est en pleine passion par le fait tout contraire. C’est-à-dire. Il produit un maximum d’idées inadéquates c’est-à-dire un maximum d’idées obscures, et confuses.
 
 
 
Et. À 9h13. Ernesto comprend soudain qu’une idée, ne pouvant être détruite par elle-même – puisque l’essence d’une idée, comme de toute chose, est d’affirmer son existence, et non de la détruire – Ernesto comprend qu’une idée ne peut être détruite que par une idée extérieure. Et. Pareil pour les corps.
 
 
 
Et. À 9h14. Ernesto sent que les idées inadéquates qui s’agitent en lui sont pour certaines des idées de nature contraire, c’est- à-dire, des idées de nature à se détruire l’une l’autre.
 
 
 
Et. À 9h15. Et. À 9h16. Également. Et. À 9h14. C’était le cas aussi. Et. Depuis le réveil. Ce matin. Et. Depuis dix ans et vingt minutes et les siècles. Ernesto. Et cela, que ce soit du point des idées, ou, du point de vue des corps. Ernesto s’efforce de persévérer dans son être. C’est-à-dire. Il s’efforce de comprendre les manières d’être des idées et des corps qui composent son être.
 
 
 
Et. À 9h17. Ernesto comprend que cet effort, pour persévérer dans son être – cette tendance, ce truc à faire, autant que faire se peut, autant qu’il peut le faire – Ernesto comprend que cet effort ou cette tendance ou ce truc n’est en fait rien d’autre que son essence actuelle. C’est-à-dire que cet effort – cette tendance, ce truc à faire – est en lien direct avec sa puissance actuelle. C’est-à-dire avec ce qu’il peut faire, actuellement. C’est-à-dire avec ce qu’il fait, actuellement.
 
 
 
Et. À 9h18. Ernesto ressent super fort l’incessante actualisation de cet effort, cette tendance, ce truc à faire et qu’il fait. Autant que faire se peut. Autant qu’il peut le faire.
 
 
 
Et. À 9h19. Ernesto ressent super fort que cet effort, cette tendance, ce truc – à faire, et qu’il fait – s’agite un peu partout en lui autant qu’un peu partout hors de lui, dans toutes les personnes humaines, vivantes, et, aussi, en dehors de toutes les personnes humaines, vivantes.
 
 
 
Et. À 9h20. Agissant ou s’efforçant d’agir afin de persévérer dans son être, autant que faire se peut, Ernesto imagine un effort d’actions – avec d’autres personnes humaines – chacune également et concomitamment et actuellement occupée à persévérer, chacune, dans son être. Et. Ernesto se demande ce que c’est que cet effort qu’il est en train d’imaginer. Cet effort, afin de persévérer dans quoi ? Dans l’être général ?
 
 
 
Et. À 9h21. Ernesto imagine la concomitance des actualisations de ce truc, à faire – autant que faire se peut – chez chacune des personnes humaines qu’il peut imaginer.
 
 
 
Et. À 9h22. Ernesto se dit que cette incessante concomitance des incessantes actualisations de ce truc, à faire – en cours, nécessairement en cours – n’est rien d’autre que la puissance actuelle de toutes ces personnes humaines, dont il fait partie, dans l’être général.
 
 
 
Et. À 9h23. Rien n’est arrêté.
 
 
 
Et. À 9h24. Ernesto comprend que ce truc à faire ne se développe pas dans un temps fini mais dans un temps indéfini.
 
 
 
Et. À 9h25. Ernesto avale cul sec son café froid.
 
 
 
Et. À 9h26. Ernesto, avec ses idées claires et distinctes, est conscient qu’il s’efforce de persévérer dans son être autant que dans l’être général, pour une durée indéfinie.
 
 
 
Et. À 9h27. Avec et malgré ses idées obscures et confuses. Et. Conscient, tout de même, de la confusion et de l’obscurité produites par ces idées. Ernesto s’efforce de persévérer dans son être, autant que dans l’être général, pour une durée également indéfinie.
 
 
 
Et. À 9h28. Ernesto commande une grosse part de gâteau. Il regarde, par-delà la baie vitrée, les voitures, les passants, dehors. Et. Il replonge dans le bouquin.
 
 
 
Et. À 9h29. Du seul point de vue de l’esprit, Ernesto est conscient que l’effort qu’il produit, afin de persévérer dans son être, autant que dans l’être général, n’est rien d’autre que la volonté. C’est-à-dire. À 9h29. Ernesto comprend que l’effort et la volonté sont une seule et même chose. Du seul point de vue de l’esprit.
 
 
 
Et. À 9h30. Du point de vue de l’esprit et du corps, Ernesto est conscient que l’effort qu’il produit, afin de persévérer dans son être, autant que dans l’être général, n’est rien d’autre que le désir. Et. Le désir. Étant l’essence même de quiconque. À 9h30. Ernesto comprend que l’effort et le désir sont une seule et même chose. Du point de vue de l’esprit et du corps.
 
 
 
Et. À 9h31. Du seul point de vue du corps. S’il est possible de penser depuis le seul point de vue du corps. Ernesto se demande si l’effort qu’il produit, ou ne produit pas – afin de persévérer, ou de ne pas, dans son être, autant que dans l’être général – Ernesto se demande si cet effort considéré du seul point de vue du corps ne serait pas ce que l’on nomme : la conservation de l’espèce. Et. Ernesto se demande s’il est possible d’appréhender la conservation de l’espèce depuis le seul point de vue du corps. C’est-à-dire. Sans la conscience.
 
 
 
Et. À 9h32. Ernesto avale une petite bouchée de sa part de gâteau.
 
 
 
Et. À 9h33. Ernesto s’efforce d’imaginer les conduites humaines qui servent à la conservation de l’espèce. Et. Autant que faire se peut. Sans la conscience.
 
 
 
Et. À 9h34. Ernesto s’efforce de considérer son corps comme nécessairement déterminé à accomplir toutes les conduites possibles qui servent à la conservation de l’espèce. Sans la conscience. Ernesto. S’efforce de faire. Sans la conscience.
 
 
 
Et. À 9h35. Sans la conscience. Autant que faire se peut. Ernesto imagine être autrement conscient des conduites qui servent la conservation de l’espèce humaine.
 
 
 
Léger vertige.
 
 
 
Et. Avec. Et. Sans la conscience. Et. Avec. Toute la confiance qui le caractérise, comprend-il alors. Ernesto se dit que cet effort – s’efforcer à, tendre vers – ce truc à faire et qu’il fait, n’est rien d’autre que sa participation aux mouvements du vivant. C’est-à-dire. Sa participation aux mouvements producteurs de forces. Forces – ou puissances – actuelles. Forces – et courages – actuellement possibles. Forces – et confiance – que l’on peut actuellement produire.
 
 
 
Et. Ernesto mange un deuxième petit morceau de gâteau.
 
 
 
Par ailleurs. Une idée qui accroît ou réduit ou seconde ou réprime la puissance de penser de mon esprit – se dit Ernesto – me permet d’éprouver une perfection tantôt plus grande, tantôt moindre. Et. Conséquemment. Produit en moi joie ou tristesse.
 
 
 
Par ailleurs. Un mouvement qui accroît ou réduit ou seconde ou réprime la puissance d’action de mon corps – se dit Ernesto – me permet d’éprouver une perfection tantôt plus grande, tantôt moindre. Et. Conséquemment. Produit en moi joie ou tristesse.
 
 
 
Par ailleurs. Par perfection et par réalité, j’entends la même chose.
 
 
 
Et. Ce que j’éprouve de la perfection, tantôt plus grande, tantôt moindre, n’est peut-être rien d’autre qu’un effet de la qualité de ma présence, plus ou moins effective, plus ou moins intense. Dans la réalité. Actuellement. Avec pensées et corps concomitamment en action.
 
 
 
Et. Nous ne nous efforçons pas vers quelque objet, ni ne le voulons, ni le poursuivons, ni ne le désirons parce que nous jugeons qu’il est un bien. Non. Nous sentons qu’il est bon, parce que nous nous efforçons vers lui. Nous sentons qu’il est bon, parce que nous le voulons. Nous sentons qu’il est bon, parce que nous le poursuivons. Nous sentons qu’il est bon, parce que nous le désirons. Nous sentons qu’il est bon c’est-à-dire que nous sentons une intensité de présences, effectives, actuelles, dans la réalité. Là, nos pensées et nos corps peuvent être concomitamment en action.
 
 
 

 
 
 
Et. À 11h20. Un peu titubant. Ernesto quitte le Nai Fen Dessert Café. Il rejoint l’échoppe où il a mangé hier. Il s’installe dans la petite pièce, à l’intérieur. Quelques ouvriers le regardent en souriant, trois secondes, et retournent à leur repas. La patronne sert à Ernesto les pâtes râpées avec lardons, ail, coriandre. Le manteau d’Ernesto traîne un peu par terre, dans les épluchures. Ernesto mange. Il donne un billet pour le repas quand il a fini. Il sourit pour dire merci. Fait un signe de la main pour dire au revoir. Il s’enfonce dans les hutongs.
 
 
 

 
 
 
Et. Visitant le mausolée de Mao. Ernesto regarde à l’entrée du bâtiment la statue – blanche – de Mao, représenté assis dans un fauteuil. Et. Visitant le mausolée de Mao. Ernesto scrute l’expression sculptée sur le visage de la statue. Et. Visitant le mausolée de Mao. Ernesto dépose au pied de la statue une fleur – blanche, également – achetée à l’entrée du mausolée. Et. Visitant le mausolée de Mao. Ernesto défile devant le corps, embaumé, de Mao, allongé dans une cage, boîte, caisse vitrée, aux dimensions monumentales – aux côtés de laquelle deux soldats immobiles et vivants montent la garde. Et. Visitant le mausolée de Mao. Ernesto ne s’arrête pas devant le corps. Comme font toutes les femmes et tous les hommes ici de passage. Ernesto. Regarde le corps. En silence. Ernesto. Passe devant. Sans s’arrêter.
 
 
 
Et. Dans le musée de la capitale. Des enfants courent et rient et crient et tombent et se relèvent entre les maquettes et les plans de la ville. Et. Dans le musée de la capitale. Des enfants rient et courent et crient et tombent et se relèvent entre néolithique et novembre 2011.
 
 
 
Et. Sur la place Tian’anmen. Flotte le drapeau rouge.
 
 
 
Et. Au Zajia Lab. Avant que le groupe qui joue ce soir ne monte sur scène. Un jeune gars parle de Shanghai à Ernesto en lui expliquant comment les femmes et les hommes du monde entier viennent à Shanghai pour y faire des affaires. Et. En fond de rétine droite du jeune gars. Cinq lettres clignotent. M.O.N.E.Y.
 
 
 
Et. Au Zajia Lab. Juste après le concert. Une jeune femme explique à Ernesto que les femmes et les hommes de toute la Chine viennent chercher du travail à Beijing. Et. Au fond de la rétine gauche de la jeune femme. Cinq lettres clignotent. H.O.N.E.Y. ?
 
 
 
Et. Dans la chambre 7721 du Hantig Hotel. Au sol, sous la porte, de nouvelles cartes de visite avec photos de jeunes femmes et numéros de téléphone. Ernesto ramasse les cartes. Il les dépose sur la tablette fixée au mur, avec celles d’hier.
 
 
 
Et. Ernesto ouvre les Vies minuscules. Il lit la Vie d’André Dufourneau. Vie de bâtard et d’adoption. Vie d’un homme pour qui le lointain sera le seul salut. Vie d’un orphelin, sans origine de classe connue, si ce n’est celle supposée de laquelle il dégringola, enfant, de quelque hauteur sociale vers une pauvreté paysanne. Le lointain sera le lieu de la richesse ou de la mort. Le lointain sera le lieu de la gloire. Cette gloire sera la gloire palliant celle d’avoir vécu en la compagnie d’un père, qui eût été un roi mais ne le fut pas. Cette gloire sera la gloire palliant celle d’avoir vécu en la compagnie d’un père. Qui eût été présent. Vivant. Aimable. Aimé. Aimant. Et sachant vivre cet amour, si possible, sans trop de terreur. Ce qui ne fut pas. Cette gloire sera de vivre loin de ce qui ne fut pas.
 
 
 
Ernesto s’endort.
 
 
 
Et. Dans le tout premier sommeil. Ernesto fait son rêve récurrent number one. Le rêve a lieu pendant une réunion de famille, à Chantelle, c’est pour son deuxième anniversaire. Toujours.
C’est toujours pour son deuxième anniversaire. Toute la smala family est réunie, et Ernesto qui a déjà le goût des conférences expose en fin de repas la découverte principale qu’il a faite durant sa deuxième année de vie. Ernesto a découvert ceci : lorsqu’il est envahi par une émotion – lorsqu’il est submergé par une émotion – des larmes viennent à couler sur son visage, et, face à son visage, se forme un autre visage, qui lui sourit. Et. Ce qu’a découvert Ernesto. C’est qu’entre les larmes sur son visage et le visage qui lui sourit, se cristallise une intensité. Ernesto nomme cette intensité : consolation. Il dit à la smala family : je sens confusément que ce machin de consolation va pourrir ma vie, ma vie et toutes les vies en contact avec ma vie, pendant un nombre considérable et désolant d’années.
 
 
 

 
 
 
et, en fait, j’essaie juste de comprendre ce que peut être une bonne vie, une bonne vie dans le sens où cette vie produirait de la bonté, c’est-à-dire, augmenterait la puissance de ce qui est bon et en action, dans la vie de quiconque, j’aime bien boire cette bière à l’angle de la rue Conan Mériadec et du quai Hoche, à Nantes, et, regardant cet Airbus qui survole la ville je confirme mon opposition au projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes également pour des raisons esthétiques, car le survol de la ville de Nantes par tous types d’avions est une chose aimable et belle, et je pense qu’il est important que les choses aimables et belles ne soient pas détruites, et, concernant les interventions en costumes et cravate vert fluo que j’ai faites en février et mars 2015 à la maison d’arrêt de Laval et à la maison d’arrêt du Mans, je dirai juste ceci : lorsque l’intelligence de quiconque est considérée, je pense que l’humanité a davantage de place pour vivre, et, pensant aux conditions d’existence dans une cellule de neuf mètres carrés, et, pensant aux conditions d’existence et aux rapports de forces à l’intérieur d’une cellule de neuf mètres carrés, pensant aux conditions d’existence et aux rapports de forces au-dehors de la cellule, pensant aux différences de conditions d’existence selon que le lieu dans lequel on vit est par soi décidé, ou par soi subi, pensant aux différences de conditions d’existence selon que l’occupation de ce lieu est par d’autres jugée légale, ou par d’autres jugée illégale, pensant aux différences de conditions d’existence selon que l’occupation de ce lieu est par d’autres ou par soi jugée légitime, ou illégitime, pensant aux différences de rapport de forces selon que l’occupation de ce lieu se vit au Caire ou à Gaza ou à Laval ou à Madrid ou au Mans ou à Nantes ou à New-York, en prison, ou en toute autre situation d’enfermement, ou, en liberté dite liberté,
 
 
 
et, pensant à l’égalité des vies humaines posée comme postulat à toute relation,
 
 
 
j’essaie de comprendre ce que peut être une bonne vie et je rejoins Angela dans la cabane au fond du jardin, ou bien c’est elle qui me rejoint dans la baignoire, je ne me souviens plus très bien, l’important est que l’une ou l’un d’entre nous rejoigne l’autre, et alors l’une ou l’un d’entre nous dit à l’autre : ok, je t’accompagne, ce soir, et aussi les autres soirs où cela te sera nécessaire, et aussi les matins et les après-midis, et, si tu as besoin que dans la nuit ou n’importe quand par exemple un jour à 16h22, si tu as besoin qu’on produise quelques moments de chaleur car la chaleur est super importante dans ces temps super froids, je suis là, et, peut-être, est-ce juste cela, une bonne vie,
 
 
 
une vie qui se reconnaîtrait à la capacité, ou, et, à la possibilité, que nous avons d’être là,
 
 
 
dans le vacarme et les brutalités ambiantes,
 
 
 
je me dis qu’une bonne vie se reconnaîtrait à sa capacité, ou, et, à sa possibilité de porter attention à d’autres vies, et, cette attention portée à d’autres vies commence avec l’attention portée à une autre vie, et, je me souviens qu’un être vivant, précisément un être humain, je me souviens qu’un être vivant humain a prétendu un jour que l’on pouvait apporter de mauvaises réponses à de bonnes questions, je ne crois pas, je crois qu’une mauvaise réponse est la conséquence d’une question mauvaise, c’est-à-dire, d’une question méchante, je crois que toute question qui attend une réponse est une question méchante, je crois qu’une bonne question est une question qui n’attend aucune réponse, je crois qu’une bonne question est une question associée à une bonne manière de vivre, c’est-à-dire, une manière de vivre qui n’attend aucune réponse mais qui produit des gestes et des attentions,
 
 
 
quels que soient le vacarme et l’assourdissement causés par les brutalités ambiantes,
 
 
 
et, concernant mon intervention en costume et cravate vert fluo le 20 février 2015, au restaurant social, 16 rue Pierre Landais, à Nantes, j’évoquerai seulement ceci, vers 15h26, le 20 février 2015, deux jeunes gars m’interpellent et demandent : eh, monsieur, est-ce qu’on pourrait vous poser une ou deux petites questions ? je desserre ma cravate vert fluo et les deux jeunes gars me demandent illico : mais c’est quoi cette histoire de comptes à rendre, monsieur ? c’est quoi cette histoire de à qui ? quand vous demandez à qui rendre les comptes ? pourquoi vous demandez à qui ? c’est bizarre que vous demandiez ça, c’est bizarre que vous le demandiez comme ça, c’est bizarre ce à qui ? c’est super bizarre, c’est qui ce à qui ? on comprend pas, je ne me souviens plus précisément comment cela se passe, je me souviens juste que la conversation glisse tout doucement sur le concept du visage du fils de dieu, et, j’y vais alors de ma sortie spinoziste préférée : ah mais vous savez, chez Spinoza, dieu, c’est pas un truc ou un type au-dessus de nous, avec un visage et un regard tantôt bienveillant, tantôt menaçant, tout ça bien riveté à l’intérieur d’une superstructure de pouvoir, non non, dieu, chez Spinoza, c’est l’infinie relation de tout ce qui existe avec tout ce qui existe, c’est la nature, c’est la même chose que la nature, c’est l’infinie relation entre tout ce qui est vivant, ou l’a été, et cela de quelque manière que ce soit, et alors les deux gars me regardent en se marrant et me disent : ah mais oui monsieur, bien sûr, c’est clair, c’est ça, c’est pareil, c’est dieu, c’est exactement ça,
 
 
 
et, depuis l’expulsion on doit bouger tous les deux jours et à chaque fois la police saccage nos affaires, et, les services publics et la maintenance aérienne et les données personnelles et la souveraineté des États sont menacés par l’Accord sur le Commerce et les Services en cours de négociation par quarante-huit pays, et, je suis à mille sept cents euros et j’ai à peine les moyens de financer mon appartement, et, dans un rapport accablant de cinq cents pages l’Organisation des Nations unies décrit une Érythrée tortionnaire et esclavagiste, et, s’il venait aujourd’hui Hollande recevrait des pierres, et, il faut se conformer à cette norme qui consiste à ne pas interroger le lien entre les plans et le réel, et, à éviter de faire remonter les problèmes du terrain qui paraissent triviaux et vulgaires, et, fidèle à l’agenda olympique 2020 la candidature chinoise pour les Jeux de 2022 s’articule autour de trois principes à savoir le sportif et le développement durable et l’économie d’énergie, et, d’après le New York Times le Pentagone prévoit d’entreposer des armes lourdes notamment des chars de combat en Europe de l’Est et dans les pays baltes afin de prévenir toute nouvelle agression russe en Europe, et, l’équipe de foot de Syrie et l’équipe de foot d’Afghanistan ont dû disputer leur match de qualification pour le Mondial 2018 à Mashhad en Iran et l’équipe syrienne l’a remporté 6 buts à 0,
 
 
 
 
 
 
 

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