Spinoza in China | 16 novembre 2011 | 8 & 9 & 10 janvier 2015

 
 
 
Avec ses 492 mètres de haut et ses 101 étages, la tour biseautée du World Financial Center marque le point culminant de la ville de Shanghai. Conçu par les architectes new-yorkais de Kohn Pedersen Fox Associates, le World Financial Center accueille des bureaux, un hôtel six étoiles, des boutiques, un bar avec vue panoramique, et, au sommet de l’édifice, une passerelle de 55 mètres tendue au-dessus d’un vide de plusieurs étages. L’ensemble ressemble à un immense décapsuleur. C’est une des attractions touristiques de la ville, inaugurée le 30 août 2008.
 
 
 
• 8 janvier 2015 • 2h45 • je télécharge un document de la brigade criminelle de la direction régionale de la police judiciaire de paris, c’est un appel à témoin, je lis ce document, il invite toute personne détenant des informations pouvant permettre la localisation de chérif kouachi et saïd kouachi à contacter l’état-major de la police judiciaire de paris, il est 2h45, le document m’informe que je peux contacter l’état-major de la police judiciaire de paris au numéro vert suivant : 08 05 02 17 17, je peux faire ça sept jours sur sept, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, je peux également contacter l’état-major via le site internet http://www.securite.interieur.gouv.fr, il est 2h45, j’ai aujourd’hui quatorze ans, huit secondes et zéro siècle, et je regarde la photo de chérif kouachi et la photo de saïd kouachi, je lis sur le document que chérif kouachi et saïd kouachi sont susceptibles d’être armés, et dangereux, je lis sur le document que chérif kouachi et saïd kouachi font l’objet d’un mandat de recherche du parquet de paris dans le cadre de l’enquête diligentée suite à l’attentat commis le 7 janvier 2015 au journal charlie hebdo, je les trouve assez beaux, tous les deux, sur les photos, je les trouve assez doux, même, leurs visages, en même temps je me demande mais c’est quoi ce regard ? est-ce que leurs yeux sont éteints ? à 2h45, dans la nuit du 7 au 8 janvier 2015, chérif kouachi et saïd kouachi sont en cavale, quelque part en france, ou hors de france, et personne, à 2h45, eux-mêmes y compris j’imagine, personne à 2h45 ne doute de l’issue de leur cavale, n’importe qui avec une pensée vers eux deux, n’importe qui, à l’heure qu’il est, projette j’imagine la même fin, une fin classique, à 2h45, avec mes quatorze ans, huit secondes et zéro siècle, je les imagine neutralisés, morts, tués par balles après quelque assaut armé,
 
 
 
Le sol de la passerelle, à 474 mètres au-dessus du niveau de la rue, est en verre. Là, il est 14h17. On retrouve Ernesto alors qu’il sort de l’ascenseur, tout là-haut, et qu’il s’apprête à poser le pied sur le sol en verre de la passerelle. À 474 mètres au-dessus du niveau de la rue. Il est 14h17. Ernesto pose le pied sur le sol en verre. Il regarde le sol. Il regarde une fois le sol. Une seule fois. À 14h17. Son regard traverse le verre, plonge dans un vide de plusieurs étages avec tout en bas là-bas, 474 mètres plus bas, le sol. Ernesto a le vertige.
 
 
 
• 8 janvier 2015 • 14h00 • âgé de quatorze ans, neuf secondes et toujours pas un siècle, j’annule la conférence en costume et cravate vert fluo que je devais prononcer au lycée guist’hau, à nantes, devant les élèves de la classe de terminale lcr-sppmppr – lumière, culture rationnelle et selfies en période peut-être même pas pré-révolutionnaire,
 
 
 
Il est 14h18. Ernesto se retourne vers l’ascenseur. Il veut redescendre. Un gardien lui montre, à l’autre bout de la passerelle, l’autre ascenseur pour la descente. Il est 14h18. Ernesto va devoir traverser la passerelle.
 
 
 
• 8 janvier 2015 • 14h20 • on se retrouve toute une bande dans une des salles de classe du lycée guist’hau et on fait tourner le costume et la cravate vert fluo, et chacune et chacun le souhaitant prend la parole, à 14h20, l’une d’entre nous dit c’est la première fois de ma vie que je ressens du patriotisme, à 14h20, l’une d’entre nous dit s’attaquer à un droit fondamental c’est vraiment super grave, à 14h20, l’un d’entre nous dit autant de monde qui se mobilise moi je trouve ça beau, à 14h21, l’une d’entre nous dit et si c’était pas des journalistes ou des dessinateurs ou des caricaturistes ou des gens connus qui étaient morts est-ce qu’on serait descendus comme ça en masse dans la rue ? à 14h22, l’un d’entre nous demande et si les morts étaient pas des français est-ce qu’on serait encore moins descendus dans la rue ? à 14h22, l’une d’entre nous dit mais ça arrête pas d’arriver que ce soit pas des français, on peut répondre, chacun peut répondre comment ça nous fait pas descendre dans la rue et comment ça nous fait pas mal et pas pleurer, et, entre 14h23 et 14h28 on fait cinq minutes de silence, et, à 14h28, l’une d’entre nous dit quand on a peur on descend dans la rue moi je trouve que ça craint, et, à 14h29, l’une d’entre nous dit c’est des gens de notre âge qui ont fait ça, il y a un gars il a notre âge, ils s’attaquent à nos valeurs, ça craint, et, à 14h29, l’un d’entre nous dit que le gars de dix-huit ans qui s’appelle mourad hamyd, il a notre âge, ok, mais il a rien fait, il était en cours, hier, au moment de l’attentat, il était en cours, comme nous, et pendant une journée on a dit c’est un tueur, c’est vraiment dégueulasse, en fait, il était avec ses potes, en cours, au moment de l’attentat, mais il a fallu qu’il aille à la police pour dire c’est pas moi, c’est mon beau-frère, c’est mon beau-frère qui a une kalachnikov, et si mon beau-frère a une kalachnikov, ça m’empêche pas d’être lycéen et sans lien aucun avec la kalachnikov de mon beau-frère, et, à 14h29, je me demande quels types de morts sont nécessaires pour que certaines ou certains d’entre nous soient amenés à ressentir du patriotisme, et, à 14h29, je me trafique en silence un poème express avec les mots patrie et papa et titi, et, entre 14h30 et 14h38 on fait huit minutes de silence, et, à 14h38, l’une d’entre nous dit que des gens comme ça, les dessinateurs, les journalistes, des gens comme ça, ils sont courageux, il va y en avoir de moins en moins des gens comme ça, ils vont être de moins en moins nombreux, et, à 14h38, l’une d’entre nous demande mais pourquoi tu dis ça ? pourquoi tu les appelles des gens comme ça ? qu’est-ce que ça veut dire des gens comme ça ? pourquoi tu dis qu’ils vont être de moins en moins nombreux ? tu peux devenir dessinatrice si tu veux, et, entre 14h39 et 15h27 on fait quarante-huit minutes de silence, et, pendant les quarante-huit minutes, je trafique un nouveau poème, un tout petit peu moins express, avec, tapis dans l’ombre, ou entre les lignes, quelque chose comme des personnages qui n’apparaîtraient jamais clairement et qui auraient pour noms coucou, rage, lili, bébert, tété, et ration, et, à 15h27, je récite mon poème, le voici, perso je pense qu’il y a un plantage énorme une grosse confusion ou alors est-ce un déni oui peut-être est-ce un déni ou alors c’est une faute d’attention ou alors une incompréhension ou un malentendu oui peut-être est-ce un malentendu allez disons que c’est un plantage et un malentendu et une incompréhension à l’intérieur desquels gigote quelque chose de pas très clair sur la manière que nous avons d’entendre ce que recouvre la notion de liberté en rapport avec la notion de libération et peut-être bien qu’avec un peu de courage on pourrait défaire le plantage et le malentendu et l’incompréhension et faire alors que la libération soit entendue et vécue comme un moment nécessaire mais seulement en tant que moment de passage car le plantage et le malentendu et l’incompréhension quant à ce que recouvre la notion de libération seraient peut-être seulement dus au fait de penser la libération comme un moment final et terminal et pour la liberté peut-être il faudrait faire en conséquence d’une libération vécue comme un moment de passage il faudrait peut-être faire en sorte que la liberté soit produite et pensée par la persévérance et dans la durée car le plantage et le malentendu et l’incompréhension quant à la liberté seraient peut-être de penser qu’elle peut se vivre dans le seul instantané de l’instant et sans la persévérance et c’est là qu’interviendrait le courage et c’est là qu’avec le courage et dans la durée on pourrait vivre et faire vivre la liberté comme une réalité non finale également non terminale une réalité à nourrir sans cesse et même je crois bien que c’est dans un autre élément que peut s’épanouir encore plus amplement la liberté c’est dans un autre élément que la durée un autre élément qui a je crois pour nom éternité ce serait dans l’éternité que pourrait s’inscrire et se déployer le plus amplement possible la liberté par ailleurs si l’on définit l’éternité comme l’ensemble des intensités extensives du présent on peut alors dire que la liberté s’inscrit avec sa plus belle ampleur dans les intensités extensives du présent, à 15h28, l’une d’entre nous demande est-ce que tu pourrais parler un tout petit peu plus lentement s’il te plaît, on comprend pas très bien ce que tu dis, à 15h28, l’une d’entre nous demande pourquoi des fois tu dis croire et pourquoi des fois tu dis penser ? à 15h28, je dis c’est parce que je crois que penser est possible et n’est pas indifférent, c’est une phrase de michel surya dans un livre qui a pour titre l’éternel retour, à 15h28, je rougis un peu, à 15h29, l’une d’entre nous dit la liberté, la liberté, en tout cas c’est un symbole de la liberté qui a été attaqué, on a voulu tuer un symbole et c’est le symbole de la liberté qu’on a voulu tuer, à 15h29, je compose un poème avec la suprématie des idées et toutes les smalas idéales et les cadavres conséquents, à 15h29, l’une d’entre nous dit c’est comme le truc de simone de beauvoir, je sais plus si c’est simone de beauvoir qui a écrit ça, ou si c’est arielle dombasle, je me souviens plus, je me souviens juste de l’histoire, c’est une histoire avec un bouton sur lequel on peut appuyer pour tuer quelqu’un, on appuie sur le bouton, et quand on appuie sur le bouton, on tue quelqu’un mais on voit pas la personne qu’on tue, la personne est à l’autre bout de la planète, on la tue en appuyant sur le bouton, mais c’est à distance, c’est facile, c’est possible, on la voit pas, on peut la tuer sans voir qu’on la tue, à 15h28, je me dis que c’est peut-être ça que j’ai vu dans les yeux de chérif kouachi et saïd kouachi, cette nuit, à 2h45, quelque chose de cet ordre-là, dans leurs yeux, la possibilité qu’ils tuent des êtres humains sans voir qu’ils tuent des êtres humains, la possibilité de tuer au nom de la seule idée de tuer, la possibilité de tuer au nom de la seule idée,
 
 
 
Ernesto relève la tête. Ernesto regarde la porte ouverte de l’ascenseur à l’autre bout de la passerelle. Ernesto regarde le plafond de la passerelle. Ernesto traverse la passerelle avec sous les pieds 474 mètres de vide qui le séparent du sol. Ernesto traverse la passerelle, avec vue imprenable sur toute la ville de Shanghai, en regardant le plafond.
 
 
 
• 8 janvier 2015 • des êtres vivants décident quotidiennement de détruire d’autres êtres vivants,
 
 
 
quotidiennement des êtres vivants deviennent des êtres morts,
 
 
 
est-ce que les êtres vivants qui détruisent la vie d’autres êtres vivants sont des êtres morts qui veulent ramener les vivants chez les morts ?
 
 
 
est-ce que les vivants qui détruisent la vie des vivants sont des morts ?
 
 
 
si nous prétendons être des êtres vivants il va nous falloir un bon paquet de courage,
 
 
 
si nous prétendons être des êtres vivants il va nous falloir bien nourrir le courage,
 
 
 
si nous prétendons être des êtres vivants il va nous falloir bien nous nourrir de courage,
 
 
 
Ernesto arrive à l’autre bout de la passerelle. Ernesto entre dans l’ascenseur qui redescend.
 
 
 
• 8 janvier 2015 • 15h55 • l’une d’entre nous me tapote l’épaule gauche et me dit c’est l’heure, ernesto, c’est l’heure de la récré, tu peux venir jouer avec nous,
 
 
 
La nuit tombe sur Shanghai. Ernesto s’enfonce dans un des fauteuils en skaï du bar situé à l’étage 91-93 du World Financial Center. Il commande un verre de whisky et profite ici de la vue panoramique sur toute la ville. Petites lumières qui bougent, au sol, dans les rues, sur le fleuve. Petites lumières dans les immeubles et dans le ciel, qui vire au noir. Petites lumières qui bougent.
 
 
 
• 9 janvier 2015 • je vais te dire un truc, tu sais, l’être majoritaire, toi et moi, on peut s’en parler, on est chacun très bien placé pour savoir comment pense et respire et agit un être majoritaire, il suffit d’aller voir en nous par où la colère et la nausée prennent racine, tu sais, je crois que je suis en train de comprendre quelque chose, je crois que je suis en train d’éprouver quelque chose pour la première fois, je crois bien que je suis en train d’éprouver, et de comprendre, la nécessité minoritaire, tu vois ? j’en avais déjà entendu parler, mais ça restait théorique, j’avais entendu dire, bien sûr, que du minoritaire ou de la minoritaire il y en a chez tout le monde, mais jusque-là, c’était abstrait, aujourd’hui c’est super concret, super simple, je vais pas aller manifester, c’est tout, et je veux bien croire que manifester en minoritaires avec tout le monde est une chose possible, je doute pas que certaines et certains penseront qu’il est possible de le faire, mais aujourd’hui, moi, je peux pas, mon expérience minoritaire est super trop jeune, j’ai pas envie de faire le con avec ça, et puis, non, j’y crois pas, manifester en minoritaires avec le monde ? non, j’y crois pas,
 
 
 
• 9 janvier 2015 • je crois que toutes misères et toutes violences, qu’elles soient sociales, sexuelles, amoureuses, économiques, ou historiques, ou ontologiques, ou que sais-je, je crois que toutes misères et toutes violences produisent et nourrissent la séparation des vivants d’avec les vivants,
 
 
 
• 9 janvier 2015 • je crois que la séparation des vivants d’avec les vivants est la grande force du majoritaire,
 
 
 
• 9 janvier 2015 • je crois que cette séparation nourrit la colère et qu’en retour cette colère nourrit la séparation,
 
 
 
• 9 janvier 2015 • il ne s’agit pas d’aimer ou de ne pas aimer cette colère,
 
 
 
• 9 janvier 2015 • il s’agit de comprendre ce qui nourrit le majoritaire,
 
 
 
• 9 janvier 2015 • consolation, consolation, consolation, consolation,
 
 
 
• 9 janvier 2015 • production de blessures et de dominations en tout genre et offre conséquente : consolation, consolation, consolation, consolation, non, je n’irai pas manifester,
 
 
 
• 10 janvier 2015 • 14h00 • je suis dans le bus qui va à la manif,
 
 
 
• 10 janvier 2015 • 14h00 • je suis pris par ce que je suis venu chercher à savoir une bonne nausée bien dégueulasse,
 
 
 
• 10 janvier 2015 •14h00 • je suis pris par ce que je suis venu chercher à savoir une bonne nausée avec sainte famille en direction de la manif,
 
 
 
• 10 janvier 2015 • 14h00 • une bonne vieille vague massive de culture ancestrale judéo-chrétienne et blanche prend le bus avec titres de transport bien en règle,
 
 
 
• 10 janvier 2015 • 14h00 • je suis en règle, je composte mon ticket, je suis pris par ce que je suis venu chercher, à savoir, un occident super unifié, prêt pour la manif, prêt à brandir les preuves assurant qu’il est bien en règle,
 
 
 
• 10 janvier 2015 • 14h00 • je suis pris dans l’étau d’une masse blanche judéo-chrétienne familiale,
 
 
 
• 10 janvier 2015 • 14h00 • je suis un enfant blanc de culture judéo-chrétienne familiale,
 
 
 
• 10 janvier 2015 • 14h00 • je suis porté en bandoulière, baladé dans une poussette,
 
 
 
• 10 janvier 2015 • 14h00 • je n’ai pas pleuré depuis trois jours, c’est dans ce bus que je pleure pour la première fois depuis trois jours,
 
 
 
• 10 janvier 2015 • 14h00 • la vieille sourde et calme et légitime sainte famille bouge encore, je pleure,
 
 
 
• 10 janvier 2015 • 14h00 • la peur sainte unifiant tous les corps coupables de blessures et dominations allant chercher la consolation en guise de pardon prend le bus, je pleure,
 
 
 
• 10 janvier 2015 • 14h00 • dans le bus je suis pris dans l’étau de ce corps, uni, blanc, héritier, judéo-chrétien, civilisé, allant manifester contre les barbares,
 
 
 
•10 janvier 2015 • 14h00 • je détache la ceinture de la poussette et je descends du bus,
 
 
 
• 10 janvier 2015 • 14h00 • je retrouve le brother arno en terrasse du fy’s café, nous commandons chacun une bière,
 
 
 
• 10 janvier 2015 • 14h00 • à la table à côté, une femme, dans son délire, parle seule en mâchonnant une cigarette,
 
 
 
• 10 janvier 2015 • 14h00 • pluie, froid, les manifestants manifestent, les délirants délirent, on commande une deuxième bière,
 
 
 
• 10 janvier 2015 • 14h00 • quant à toute misère, quant à toute séparation, quant à toute violence,
 
 
 
• 10 janvier 2015 • 14h00 • il se passe quelque chose, oui,
 
 
 
 
 
 

… jour suivant →


 
 
 
 
 
 
 
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