Spinoza in China | 6 novembre 2011

 
 
 
À quelle heure précisément, on ne sait pas. On ne sait ni à quelle heure, ni précisément comment. On sait juste que dans la nuit du 5 au 6 novembre 2011, Ernesto reprend pied dans la furie d’Anatomy of Rage. On sait juste cela. Dans la nuit du 5 au 6 novembre 2011, Ernesto fait quelque chose comme un trou à l’intérieur même de la furie d’Anatomy of Rage. Un trou qu’il fore dans la furie d’Anatomy of Rage. Un trou par lequel il se faufile et par lequel il accède à une espèce de souterrain, d’abord ,super obscur. Au loin, tout là-bas, une pointe de lumière. Ernesto s’en rapproche. Il identifie un escalier, ascendant. Ernesto s’en rapproche. Il gravit l’escalier, marche à marche, jusqu’à rejoindre ce que l’on appelle communément : l’air libre. Ici, l’air libre correspond à l’air plus ou moins respirable de la place Tian’anmen. C’est comme ça. C’est comme ça que commence la journée du 6 novembre 2011. Pour Ernesto.
 
 
 
Il est alors 8h27. Pour la première fois de sa vie, Ernesto voit la place Tian’anmen en plein jour. À la dernière marche de l’escalier, il tourne la tête à gauche : il voit toute l’étendue de la place Tian’anmen. Il voit une espèce d’énorme boulevard, d’abord, de deux fois sept voies, et après ça, toute l’étendue de la place Tian’anmen. Au milieu de la place, tout en haut d’un immense poteau, flotte un drapeau rouge. Un peu plus loin, derrière, deux écrans vidéo géants font comme un immense mur barrant toute la largeur de la place, avec un large espace entre les deux écrans, comme une porte, et, derrière, encore derrière, le mausolée de Mao. Tout ça, c’est à gauche, quand Ernesto sort du souterrain. À droite, quand Ernesto tourne la tête à droite, il voit le mur sud de la Cité interdite, percé par une porte, immense, la porte de la Paix céleste. Tian’anmen, ça veut dire ça : porte de la Paix céleste. Et là, au-dessus de la porte de la Paix céleste, bien accroché au mur sud de la Cité Interdite, et visible en tout point de la place Tian’anmen : un portrait de Mao.
 
 
 
Voilà. Il est 8h27. Ernesto vient de sortir du souterrain. Il respire l’air frais du matin sur la place Tian’anmen. Il prend connaissance des lieux : un coup d’œil à gauche, un coup d’œil à droite. Et. À peine le temps d’arriver, qu’un type fonce droit sur lui et lui demande si tout va bien, s’il est ok, s’il a pas envie d’un chocolat, d’un café, d’un verre de lait, s’il se souvient où est son hôtel, s’il a une fiancée, s’il en veut une, ou bien s’il préfère en célibataire découvrir les salons de thé traditionnels auxquels aucun touriste ne peut avoir accès sans y être introduit par un gars du coin. Il est 8h27. Ernesto respire l’air frais du matin sur la place Tian’anmen.
 
 
 
• 6 novembre 2011 • ce jour-là → est visible sur le visage d’ernesto → le visage de martine billard → députée du groupe de la gauche démocrate et républicaine à l’assemblée nationale de la république française → elle déclare → votre majorité fustige les salariés irresponsables qui prendraient des arrêts maladie abusifs → pourtant → aujourd’hui → une intensification toujours plus grande des rythmes de travail → + → un stress toujours plus fort avec des injonctions de performance intenables → + → des pressions inadmissibles des employeurs pour ne pas déclarer les accidents de travail → dont le coût est renvoyé sur l’assurance maladie → ce qui → ajouté aux 30 milliards d’exonérations patronales → contribue au déficit de l’assurance maladie → + → il n’y a pas de hausse du nombre d’arrêts maladie → + → le montant de la fraude aux prestations versées avoisinerait les 2 ou 3 milliards d’euros → quand du côté des employeurs → en raison du travail dissimulé la fraude est estimée à 30 milliards d’euros → = → dix fois plus → mais → vous croyez plus payant de stigmatiser les soi-disant assistés → tricheurs → que de dénoncer les employeurs fraudeurs → les 200 millions espérés de l’instauration d’une quatrième journée de carence représentent → 45 voire 75 fois moins → que le manque à gagner pour fraude au paiement des cotisations patronales → ce quatrième jour → de carence → est injuste → ce quatrième jour → de carence → frappe les salariés les plus précaires → ceux en cdd → ceux en intérim → ceux qui ont moins d’un an d’ancienneté → ou → dont la convention ne prévoit pas le paiement par l’entreprise → comme d’habitude → les femmes et les jeunes seront parmi les plus touchés → votre discours → contre la fraude et les assistés → n’a pour seul objectif que de masquer vos mesures d’austérité.
 
 
 
Il est 8h28. Ernesto regarde le type planté devant lui et sent quelque chose d’un peu étrange dans son dos. Ernesto a la sensation qu’une présence, derrière lui, veille sur sa petite personne, et, ou, l’observe. Il sent quelque chose. Il se retourne. Il voit les escaliers qui remontent du souterrain. Il voit les touristes, qui arrivent sur la place Tian’anmen. Quelque chose ?
 
 
 
Il est 8h28. Ernesto regarde à nouveau le type planté devant lui. Continue de sentir cette présence, diffuse, dans son dos.
 
 
 
Je comprends pas. Je comprends pas très bien.
 
 
 
Je comprends pas très bien ce que vous me dites. Vous parlez quelle langue ?
 
 
 
Ernesto regarde le type en face de lui et avant même qu’il ne se remette à lui parler, et surtout pour éviter cela, Ernesto fonce illico en direction de la cohue des touristes, vers le passage piétons, juste là, et traverse avec eux le boulevard large de deux fois sept voies, et rejoint le cœur de la place.
 
 
 
Il est 8h29. Ernesto s’arrête devant les deux écrans géants de la place Tian’anmen où sont diffusées des annonces publicitaires pour voyages vers la muraille de Chine, ou expéditions sur les hauts plateaux mongols. Ernesto regarde les pubs diffusées sur la place Tian’anmen.
 
 
 
Il est 8h29. Ernesto se trouve en quelque sorte au centre de la place. Avec derrière lui, le portrait de Mao accroché au-dessusde la porte de la Paix céleste, le drapeau rouge qui flotte, tout en haut du grand poteau, et, dans l’espace ouvert entre les deux écrans vidéo géants, face à lui, là-bas, le mausolée de Mao.
 
 
 
Il est 8h29. Ernesto regarde les pubs diffusées sur les deux écrans géants de la place Tian’anmen. Ernesto regarde les pubs pendant une demi-heure. Il est 8h59. Et à 8h59, ce n’est plus un type solo mais trois jeunes femmes chinoises qui foncent droit sur Ernesto et lui demandent si tout va bien, s’il est ok, s’il a pas envie d’un chocolat, d’un café, d’un verre de lait, d’où il vient, où est son hôtel, est-ce qu’il a une fiancée, est-ce qu’il veut découvrir en célibataire les salons de thé traditionnels, depuis combien de temps il est en Chine. Silence. Respire. Reprise.
 
 
 
Les trois jeunes femmes lui racontent aussi un peu leurs vies, les études qu’elles mènent à l’université, leurs familles, modestes, vivant dans les provinces du sud, à l’intérieur du pays, tout ça, là où elles ont grandi, là d’où elles viennent, et lui, d’où il vient ? Quelles études il a suivies ? Est-ce qu’il est tout seul, ici, à Beijing ? Où est son hôtel ?
 
 
 
• 6 novembre 2011 • ce jour-là → est visible sur le visage d’ernesto → le visage de mustapha ben jaafar → secrétaire général du forum démocratique pour le travail et les libertés → ettakatol → candidat à la présidence de la république tunisienne → il dit → nous optons pour un gouvernement d’intérêt national → parce que c’est l’intérêt national qui l’exige → aujourd’hui → la tunisie n’est pas une vraie démocratie → le pays est encore fragile → le pays → traverse une période agitée → le processus démocratique n’est pas encore stabilisé → il nous faut → donc → pour éviter toutes sources de tensions qui pourraient être utilisées par les forces de régression → il nous faut un gouvernement qui regroupe le maximum de forces politiques choisies par le suffrage populaire → il nous faut → un gouvernement d’intérêt national → un gouvernement d’union nationale regrouperait toutes les forces → or → il n’est pas question de réunir toutes les forces → nous ne pouvons pas parler d’un gouvernement d’union nationale → nous optons pour un gouvernement d’intérêt national → il n’est pas question de réunir toutes les forces.
 
 
 
Ernesto regarde tour à tour les trois jeunes femmes. Ne sachant comment faire pour parvenir à les regarder toutes les trois en même temps. Et. Tandis qu’il cherche une manière pour parvenir à vraiment les regarder toutes les trois en même temps, Ernesto à nouveau sent une présence dans son dos, la même sensation que tout à l’heure. Il se retourne. Et. Mais. À part le portrait de Mao, là-bas, au-dessus de la porte de la Paix céleste, rien ni personne qu’il associerait à la sensation de cette présence.
 
 
 
Il est 9h01. Ernesto continue de faire comme il peut pour essayer de regarder les trois jeunes femmes en même temps, et, en même temps, il dit je comprends pas. Je m’excuse mais je comprends pas ce que vous me dites. Dans quelle langue vous me parlez ?
 
 
 
La réponse tout sourire des trois jeunes femmes ne se fait pas attendre, elle s’articule en anglais. Where did you learn to speak such. Such. Such. Such. Such. Such a beautiful language. And where do you come from ? Do you ? Do you come from ? Are you ? From ? Do you ? Come ? Do you want to come ?
 
 
 
Je. Comprends pas. Je m’excuse. Mais. Je comprends pas ce que vous me dites.
 
 
 
Ernesto regarde sa montre. Il est 9h02. Et. À 9h02. Il y a comme une espèce de nuage de corbeaux ou de mini-drones qui envahit soudainement toute l’étendue du ciel au-dessus de la place Tian’anmen. Nuit noire.
 
 
 
International. English. Language. Foreign. Language. Even first. Language. Native. Language. Mother. Tongue. Arterial. Language. L1. Je. Comprends. Pas. Je. Comprends. Difficile. Je. Mal. Comprendre. Je. Ne comprends. Pas. Les. Mots. Ne. Se dé. Tachent pas. Comme. Il faut les. Uns. Des. Autres. J’ai. Le magma. De. L’uni. Vers qui le. Ma. Gma d’aucu. Ne langue un. Mag. Ma de sons. Des. Sons. Ce. Ne sont pas. Des. Mots. C’est. Un. Bloc de ma. Tière so. Nore. In. Compréhen. Sib. Le. Ça. M’entre dans. Le. Cerveau. D’un. Bloc. Impossib. Le. De. Sé. Parer pour. Com. Prend. Re. Le. Sens. Les. Mots. Je les re. Çois dans le. Ma. Gma d’aucu. Ne. Langue ma. C’est. Ma. Tière 0i. Narticu. Lée c’est ma. Tière aux a. Rticula. Tions. Mon. Stru. E. U. Ses. Incompré. Hen. Sibles ma. Tière u. Ne c’est ma. Tière u. Ni. Fiante u. Nifiée je. Com. Prends. Pas. La. Phrase même. Pas. U. Ne phrase. C’est. En. Chaînement. De. Son. Com. Ment déch. Aîner. Com. Ment pon. Ctuer. La. Ma. Tière sa. Ns trad. Uction po. Ssible sa. Ns lan. Gage arti. Culé re. Ce. Vable sans. Mots déta. Chés déta. Chez-moi dé. Tachez-moi. Les m. Ots que je. Leur do. Nne du sen. S. Dé. Ta. Chez-moi les. Mots que j. E com. Prenne. Leur. S. Ens. Comm. Ent. Les. D. Éta. Cher. Comm. Ent. P. Rodui. Re le s. En. S. C. Omme. Nt détac. Her et pr. Odu. Ire.
 
 
 
Comment ponctuer la matière ? Comment. Ponc. Tu es dans la matière ?
 
 
 
Il est 9h02. Je suis sans la possibilité de produire un certain détachement qui me permettrait de reconnaître les mots, un à un, quels qu’ils soient. Il est 9h02. Je suis sans la possibilité de séparer les mots les uns des autres pour la production d’un sens, un sens et un seul, quel qu’il soit. Il est 9h02. Je suis sans la possibilité de traduire ce que j’entends d’un langage que je ne comprends pas en un langage que je saurais comprendre. Il est 9h02. Je suis sans la possibilité de recevoir un langage que je ne connais pas en identifiant des mots bien détachés les uns des autres que je saurais ensuite traduire et associer pour avec eux produire un sens que je pourrais comprendre.
 
 
 
Il est 9h02. Tout ça m’entre dans le cerveau comme si l’univers tout entier m’entrait dans le cerveau. C’est un son immense, il a la taille comme la taille de l’univers, dans un cerveau, c’est un peu gros pour ma physiologie actuelle. Il est 9h02. Cet incompréhensible et sa taille à la taille de l’univers, tout ça dans un cerveau humain, c’est un peu trop pour moi. Il est 9h02. Il va me falloir trouver un moyen pour comprendre, ça, c’est sûr. Il va me falloir trouver, je ne sais pas très bien quoi, peut-être quelque chose comme une méthode qui convienne à ma physiologie, actuelle, et je crois bien, aussi, un peu à celle de la taille de l’univers, et aussi, aux formes vivantes de l’incompréhensible.
 
 
 
Il est 9h02. Il n’y a pas d’autres méthodes que celles qui se trafiquent de vivants à vivants. Par la parole. Et. Pas seulement par la parole. Il n’y a pas d’invention en fait. Il y a seulement des relations. Il y a seulement des productions de liens, articulés, articulables, nécessaires. Et parfois, libres. Par la parole. Et. Pas seulement par la parole. Il y a ce truc, qui s’appellerait liberté des êtres vivants. Par la parole. Et. Pas seulement par la parole. Il y a ce truc, où l’incompréhensible ne serait pas un défaut de l’intelligence, mais seulement un état de tremblement dans sa traduction infinie, vivante. Voilà. C’est ça. Je suis en train de flipper ma race en état de tremblement dans sa traduction infinie, vivante. Voilà. C’est ça. C’est super. C’est super vivant. Voilà. C’est ça. C’est juste super infini vivant.
 
 
 
• 6 novembre 2011 • ce jour-là → est visible sur le visage d’ernesto → le visage de jiang hua →membre du conseil d’administration de cofco →cereals oils food-stuffs corporation → entreprise d’état de la république populaire de chine → il dit → sachant que l’agriculture en chine est actuellement confrontée à une réduction de la superficie des terres exploitables → + → confrontée à d’autres contraintes → parmi lesquelles → un sous-développement structurel d’organisation → + → un faible soutien scientifique → + → un faible soutien technologique → + → sachant que → la chine est le premier pays importateur mondial de soja →+ →de coton →+ →le deuxième pays consommateur mondial de maïs → + → un grand consommateur de viande de porc → + → un grand consommateur de sucre → sachant que → la chine a augmenté les importations de ces produits cette année du fait que la production intérieure est inférieure à la demande →sachant que →la chine vise à rester un pays largement autosuffisant en céréales → sachant que → les dix prochaines années s’annoncent comme une période de croissance rapide de consommation de produits alimentaires → volaille → viande → œufs → produits laitiers → + → sachant que → cofco → cereals oils foodstuffs corporation →entreprise d’état de la république populaire de chine →a déjà acheté en 2008 une participation de 4,95% dans smithfield foods → le plus grand transformateur mondial de viande de porc → siège social → à smithfield → en virginie → états-unis d’amérique du nord → sachant que → smithfield foods est le plus grand transformateur mondial de viande de porc → + → sachant que → cofco a en juillet dernier acheté une participation de 99% de la société sucrière australienne tully sucre →il dit →nous devons regarder vers l’étranger →c’est-à-dire →dans les cinq prochaines années →cofco → cereals oils food-stuffs corporation →entreprise d’état de la république populaire de chine → va dépenser plus de 10 milliards de dollars pour financer des fusions et acquisitions à l’étranger →= →cofco →cereals oils foodstuffs corporation → entreprise d’état de la république populaire de chine → va se concentrer sur l’acquisition de sociétés dans un certain nombre de grands pays exportateurs → états-unis d’amérique du nord →+ →australie →+ →autres pays situés en asie du sud-est → il dit → nous attendons que le gouvernement chinois fournissent des mesures de soutien pour les entreprises qui aspirent à investir à l’étranger → il dit → nous attendons que le gouvernement chinois fournissent des mesures de soutien pour les entreprises qui aspirent à s’impliquer davantage dans la concurrence mondiale.
 
 
 
À 9h03. Le nuage de corbeaux ou de mini-drones dans le ciel au-dessus de la place Tian’anmen, ou un truc comme un nuage sombre un peu turbulent dans la tête d’Ernesto, tout ça, ça s’en va. On retrouve un ciel bleu dégagé, au-dessus de la place Tian’anmen, et, sous le ciel bleu dégagé, les trois jeunes femmes chinoises, avec Ernesto, qui, cessant de tenter de les regarder toutes les trois en même temps, et prenant tout son temps, pour les regarder alors une à une, se dit qu’elles sont vraiment charmantes toutes les trois, charmantes, jeunes, belles. L’une d’elle est particulièrement charmante se dit Ernesto. Son sourire tape dans l’œil droit, puis dans l’œil gauche d’Ernesto. Elle clignote. Elle clignote en alternance, dans l’œil droit, puis dans l’œil gauche d’Ernesto. Elle lui clignote en fond de rétine, aussi, et sur les contours de l’iris, droit, et sur les contours de l’iris, gauche, en alternance, et, dans le cœur, en continu, elle palpite. Il est 9h03. Elle palpite. Il est 9h03 mais elle ne palpite pas toute seule. À 9h03. Elle palpite à trois. Elles sont trois. Elle n’est pas toute seule. À 9h03. Il y a trois cœurs qui palpitent en face d’Ernesto. Il y a six jambes, six mains, six bras et trois corps et à 9h03, Ernesto sent à nouveau la présence, dans son dos. Mais. Il ne se retourne pas. À 9h03. Ernesto regarde sur sa droite le palais de l’assemblée du peuple. Il regarde sur sa gauche le musée de la révolution chinoise. Il regarde les trois jeunes femmes chinoises. Et. Il tente alors de répondre à l’une des questions de 9h01.
 
 
 
I. Come from neverland. Sometimes. And. Maybe. I Don’t know. Or. Maybe I’m not. From. And. Or. Where I am from and who are you or we and where are we from each one of us. I. May answer by anywhere. Or. Maybe. Any. Where and. No thank you no I would really prefer not to. Come. With you. Know ?
 
 
 
• 6 novembre 2011 • ce jour-là → est visible sur le visage d’ernesto → le visage de khaled abu bareida → pêcheur de misrata dans le nord-ouest de la libye → il se souvient du jour de mars 2011 lorsque des combattants ont envahi son quartier → il se souvient → des affrontements à l’arme blanche → il se souvient → de lui avec son harpon → il se souvient → des autres avec des couteaux et quelques fusils à un coup → ils ont tout volé → ils ont capturé treize membres de ma famille → beaucoup de femmes ont été violées.
 
 
 
Et. À 9h04. Un deuxième nuage de corbeaux ou de mini-drones envahit à nouveau toute l’étendue du ciel au-dessus de la place Tian’anmen.
 
 
 
Et. Pendant quelques secondes. Dans la nuit noire de la place Tian’anmen. Ernesto est alors âgé de six mois, six jours et trois
heures.
 
 
 
Et. Pendant quelques secondes. Ernesto se retrouve dans son landau de six mois, six jours et trois heures. Il est un peu comme dans sa chambre de six mois, six jours et trois heures, mais : sur la place Tian’anmen. Il dort. Il dort dans son landau, et les trois jeunes femmes chinoises sont toujours avec lui, et elles s’approchent un petit peu, c’est-à-dire que dans la chambre d’Ernesto elles se penchent au-dessus de son landau, et elles sont alors comme trois jeunes unités chinoises de production, en train de s’unifier, en un seul corps. Oui. C’est ça. Sur la place Tian’anmen, trois jeunes chinoises se penchent sur le landau d’Ernesto. Et, dans un même mouvement, elles fusionnent toutes les trois en un seul corps et deviennent alors une forme super unifiée. Voilà. C’est ça qui se passe. Ernesto est en train de dormir, et, quand il ouvre grand les yeux, il voit une femme, avec six bras, six mains, trois cœurs. Et les six bras et six mains et trois cœurs saisissent Ernesto et le sortent de son landau. Le prennent. L’emportent. Et. C’est ainsi. C’est ainsi que six bras, six mains et trois cœurs enlèvent Ernesto qui a six mois, six jours et trois heures. Un bras, pour chaque mois. Une main, pour chaque jour. Un cœur, pour chaque heure. Le kidnapping est réussi.
 
 
 
Et. C’est ainsi. C’est ainsi que l’unité chinoise de production de la place Tian’anmen kidnappe Ernesto, le 6 novembre 2011, à 9h04. Et. Le séquestre dans une maison à l’écart de la ville. Et. Rédige un communiqué de presse.
 
 
 
NOUS. UNITÉ DE PRODUCTION CHINOISE DE LA PLACE TIAN’ANMEN. AVONS KIDNAPPÉ CE JOUR ERNESTO. LITTLE BROTHER. ERNESTO. ET. NOUS DÉCLARONS. ICI. QUE NOUS NE RENDRONS ERNESTO À LA LIBERTÉ QU’À LA CONDITION SUIVANTE. QUE LA LIBERTÉ À LAQUELLE NOUS RENDIONS ERNESTO SOIT UNE LIBERTÉ EFFECTIVE. C’EST-À-DIRE. UNE LIBERTÉ PALPABLE. C’EST-À-DIRE. UNE LIBERTÉ VIVABLE. C’EST-À-DIRE. UNE LIBERTÉ PRODUITE + ÉLEVÉE + SOIGNÉE EN TANT QUE PLANTE CONCRÈTE ET TACTILE ET SENSIBLE ET MATÉRIELLE ET NON PLUS CETTE REPRODUCTION POURRIE DE VIEILLE CARTE POSTALE DU TEMPS JADIS JAMAIS VÉCU.
 
 
 
Les trois jeunes chinoises. Unifiées. Attendent quelque réaction des pouvoirs publics, et, ou, de la finance internationale, ou, et, de l’industrie chinoise. En vain. Elles nourrissent Ernesto comme elles peuvent mais le petit, âgé de six mois et six jours et trois heures, ne l’oublions pas, le petit Ernesto commence à dépérir. Très vite. Il réclame la place Tian’anmen. Il réclame les écrans vidéo. Géants. Le portrait de Mao. Le drapeau rouge. Et les pubs pour les hauts plateaux mongols. Et la muraille de Chine. Tout ça. Les trois jeunes chinoises. Unifiées. Se penchent sur Ernesto et lui soufflent quelques mots à l’oreille. Elles le libèrent.
 
 
 
• 6 novembre 2011 • ce jour-là → est visible sur le visage d’ernesto → le visage d’alexeï sitev → + → le visage de alexandre smoleevski → + → le visage de romain charles → + → le visage de diego urbina → + → le visage de wang yu → ingénieurs scientifiques volontaires pour le projet mars 500 → enfermés dans une réplique de vaisseau spatial pendant 520 jours → ils simulent → un voyage sur mars → pendant 520 jours → ils étudient → les effets de l’isolement → + → les effets de l’absence de la lumière du jour → + → les effets de l’absence de l’air frais → ils étudient → pendant 520 jours → aujourd’hui ils sortent de la capsule.
 
 
 
À 9h05. Sous le ciel bleu de la place Tian’anmen. Ernesto est seul devant les deux écrans vidéo qui continuent de diffuser les annonces publicitaires. Voyages vers la muraille de Chine. Expéditions sur les hauts plateaux mongols. Ernesto pianote sur le clavier de son téléphone portable un message qu’il envoie, et qui apparaît quelques secondes plus tard sur les deux écrans géants.
 
 
 
DEAR UNIVERSA VERITA. TOUT’ALTRA VERITA ESTANT OUNO MAXIMO PERICOLO PER TUTTO ALTRO MONDO. DÉMOCRATIE ET LIBERTÉ MUST BE BARBOTTEN. TIL NEW DISORDERS. SUR LA PLACE. ET. DANS NOS CŒURS. C’EST-À-DIRE PARTOUT. POUTOUPOUTOUPOUTOU. BIZOUBIZOU À TOUS. FUCK YOU.
 
 
 
À 9h06. Ernesto rentre à l’hôtel.
 
 
 
 
 
 
 

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