Spinoza in China | 4 novembre 2011

 
 
 
Il est 9h01. Ernesto et Yameng se tiennent devant le Furun Hotel Dongsi. On entend les moteurs des camions, des voitures, des scooters, qui filent sur le boulevard, devant l’hôtel.
 
 
 
Avec toi aujourd’hui je deviens. Pas fou. Avec toi aujourd’hui je sors de cette chambre et je deviens. Pas fou. C’est très simple. À Beijing, comme n’importe où, c’est très simple. Parfois. Il suffit de sortir. Il suffit de décider de sortir. Avec, ou sans toi. Il suffit de quitter un temps la chambre, c’est très simple. Aujourd’hui, avec toi, je quitte cette chambre. Aujourd’hui, avec toi je deviens.
Pas fou.
 
 
 
Il est 9h02. Yameng tend la main à Ernesto. Non pour une balade ensemble avec shabada romantique, main dans la main et le cœur qui palpite. Non. Yameng tend la main à Ernesto pour lui dire au revoir. Grand sourire de Yameng. Ernesto lui saisit la main. Voilà. Ils sont en train de se dire au revoir. Voilà. Ils viennent de se dire au revoir.
 
 
 
Je ne sais pas encore très bien ce qu’il va me falloir comprendre. Pour parvenir à habiter réellement ces lieux, là, dehors. Je ne sais pas très bien comment je vais m’y prendre. Mais je pressens – une fois encore – la nécessité d’un temps long. Pour comprendre. Je pressens que sortir, décider de sortir, avec, ou sans toi, décider de sortir, c’est-à-dire, décider de vivre au dehors, oui, je pressens bien que décider est nécessaire mais ne suffit pas. Et. À peine ai-je le temps de penser cela. Tandis que la main de Yameng se détache déjà de la mienne. Tandis que Yameng est encore là et que je ne suis plus avec elle en fait depuis quelques secondes déjà. Tandis que depuis quelques secondes tournent en boucle les mots : est nécessaire, mais ne suffit pas, est nécessaire, mais ne suffit pas. Je me dis qu’il va me falloir trouver un moyen pour me détacher de ce truc, là, qui ne suffit pas. Ce truc, fait pour ne jamais suffire. Ce truc, juste fait pour m’étouffer la gueule et me faire perdre souffle à force de courir et de geindre après je ne sais quelle perfection à atteindre. Il faudrait juste que je parvienne à mettre en place un moyen pour enfin ressentir et vivre la perfection non plus comme ce truc à atteindre, mais comme la chose, une chose, quelle que soit cette chose, en train de se faire. Il faudrait juste que je parvienne à entendre le mot parfait par ce qui se fait. Il faudrait juste que je parvienne à vivre la perfection par le faire. Non pas vivre la perfection par ce qui est atteint, par ce qui s’achève, se termine, mais par ce qui se vit. Bien. Je ne sais pas très bien comment je vais m’y prendre pour comprendre ça. Pour l’instant, je sens juste à quel point c’est nécessaire.
 
 
 
• 4 novembre 2011 • ce jour-là → est visible sur le visage d’ernesto → le visage de régis réau → directeur de l’institut de chimie du cnrs → + → le visage de jean -pierre clamadieu → président de rhodia france → + → le visage de nathalie kosciusko-morizet → ministre de l’écologie → + → du développement durable →+ → des transports → + → du logement → du gouvernement de la république française → + → le visage de sun chao → secrétaire du parti communiste →
du district de minhang → + → représentant l’east china normal university → tandis qu’ils inaugurent le laboratoire eco-efficient products and processes → première unité mixte internationale dédiée à la chimie verte localisée → sur le centre de recherche de rhodia → à shanghai.
 
 
 
Il est 9h03. Yameng prend le boulevard en direction du nord. Ernesto file en direction du sud, et, première à droite, Ernesto s’enfonce dans les hutongs.
 
 
 
Là. Ernesto marche dans la ville d’un pas désormais assuré. Pense-t-il. Là. Ernesto relie par la marche tel lieu où il se tient, ici, à tel autre lieu, là-bas, et, lorsque le lieu qui fut, là-bas, est atteint, ici, Ernesto relance le pas vers un autre lieu. Et. Mais. En fait. Il y a un petit problème avec la compréhension en cours de ce que recouvre la notion de perfection. Car. Ernesto, de lieu en lieu, n’arrête pas de chercher un autre lieu. Ernesto, de lieu en lieu, n’arrête pas de chercher un autre lieu à atteindre.
 
 
 
Ernesto. Marche dans les hutongs de Beijing. Et. Mais. Le petit problème est le suivant : Ernesto ne cherche pas vraiment dans les hutongs de Beijing. En effet, s’il cherche bel et bien ce qu’il pense pouvoir appeler un lieu, ici, en marchant physiquement dans les hutongs de Beijing, Ernesto, en fait, est en train de chercher dans sa petite tête, c’est aussi bête que ça, et c’est là, le petit problème. Parce que c’est bel et bien dans les hutongs de Beijing qu’il est en train de chercher. C’est tout. C’est tout bêta. Ernesto, il a pas encore trouvé la manière d’arrêter de chercher dans les hutongs un lieu qui se trouve dans sa tête.
 
 
 
C’est tout.
 
 
 
• 4 novembre 2011 • ce jour-là → est visible sur le visage d’ernesto → le visage de romain nadal → porte-parole adjoint du ministère des affaires étrangères du gouvernement de la république française → il confirme → la france s’abstiendrait en cas de vote au conseil de sécurité sur la demande d’adhésion d’un état palestinien à l’organisation des nations unies → la démarche → palestinienne → n’a aucune chance d’aboutir au conseil de sécurité → en raison notamment de l’opposition → déclarée → des états-unis d’amérique du nord → qui utiliseraient le cas échéant leur droit de veto → + →la démarche → palestinienne → fait courir des risques de confrontation → au proche-orient → = → la france → n’a pas d’autre choix que de s’abstenir au conseil de sécurité → la france → réitère sa proposition consistant à envisager → à ce stade → pour la palestine → le statut d’état non-membre observateur → état → non-membre → étape → supplémentaire vers l’admission → de la palestine → état → non-membre → alors → que la région connaît des bouleversements → la légitimité → de l’aspiration palestinienne → à un état → est indiscutable → la france → a voté en faveur de l’admission → de la palestine → à l’organisation des nations → unies → pour l’éducation, → + → la science → + → la culture → la france → a soutenu la demande palestinienne → d’adhérer → à l’organisation des nations → unies → pour l’éducation → + → la science → + → la culture → cependant → la france → s’abstiendrait en cas de vote → au conseil → de sécurité → sur la demande d’adhésion → d’un état → palestinien → à l’organisation des nations → unies.
 
 
 
— Oui mais c’est quoi, ce lieu qu’il cherche dans sa tête, Ernesto ? C’est quoi, ce lieu qu’il cherche à atteindre dans sa tête, et qui le fait venir, ici, en Chine, sans savoir pourquoi il vient ?
— Ah mais c’est très simple. C’est très simple. Ce lieu. C’est un abri.
 
— Et c’est un abri qui le protégerait de quelque chose en particulier ?
— Oui. C’est un abri qui le protégerait de tous les autres lieux.
 
 
 
— De tous les autres lieux ?
— Oui. De tous les autres lieux.
 
 
 
— Et c’est quoi, tous ces autres lieux ?
— Tous ces autres lieux ? Tous ces autres lieux, ce sont tous les lieux, qui, un à un, abrite chacun une menace. C’est tout.
 
 
 
— Vous voulez dire qu’Ernesto, il sort de la chambre, il est dehors, et quand il est dehors, il ne trouve rien d’autre à faire que de chercher une espèce d’autre chambre, pour être à l’abri de toutes les menaces de tous les autres lieux ?
— C’est ça. Il est dehors, et il flippe sa race. Parce que dehors, tout autour de lui, il y a un maximum de lieux, c’est-à-dire, pour lui, un maximum de menaces. Mais heureusement, parfois, Ernesto comprend un tout petit peu comment se forme la menace. Et. Quand il comprend, il devient tout vaillant. Quand il comprend comment la menace se forme, Ernesto ne la ressent bien évidemment plus comme une menace et alors il se sent tout costaud, quand il comprend. Il est comme tout le monde, Ernesto. Quand il comprend, il pète la forme. Quand il comprend, il se sent tout costaud et tout vaillant et tout.
 
 
 
• 4 novembre 2011 • ce jour-là → est visible sur le visage d’ernesto → le visage de philippe varin → président directeur général de psa peugeot-citroën → en visite à l’usine de sochaux → il s’efforce de rassurer les salariés sur le maintien des emplois de recherche → + → de développement → en france → il affirme → ce secteur va continuer à se développer → à onze jours → du comité central d’entreprise → qui doit détailler le plan de 6.000 suppressions de postes du constructeur automobile → en europe → il affirme → les pôles de recherche → + → de développement → de psa → en france → vont continuer à se développer en parallèle → de la montée → en puissance → de centres de recherche → + → de développement → dans les pays émergents → le développement → des centres de recherche → + → de développement → de sao paulo →+ →de shanghaï → n’est pas du tout incompatible avec le maintien → d’une recherche → solide → en france → il s’efforce de rassurer → en visite → à l’usine → de sochaux → il s’efforce de rassurer → les salariés → sur le maintien des emplois de recherche → + → de développement → en france.
 
 
 
— Et qu’est-ce qu’il comprend, Ernesto ? Qu’est-ce qu’il comprend à comment elle se forme, la menace ?
 
 
 
Il est 17h40. Ernesto regarde de jeunes serveurs et de jeunes serveuses à travers la large baie vitrée d’un restaurant. C’est le moment où ils se retrouvent tous alignés en rang. Comme tous les soirs. Avant le service. Ils reçoivent les ordres. Ils ont entre seize et dix-neuf ans. Ils ont entre treize et vingt-cinq ans. Ils sont en rang, bien alignés, côte à côte comme les soldats d’une armée, au moment du passage en revue des troupes. La chef ou le chef de salle vérifie le pli des uniformes. La chef ou le chef de salle les motive. La chef ou le chef de salle ordonne politesse, efficacité, propreté, promptitude. Rompez. Le service va bientôt commencer. Les premiers clients vont bientôt arriver. Le restaurant peut ouvrir. Tous les soirs, c’est le même passage en revue. Tous les soirs, avant le service, ils reçoivent les ordres.
 
 
 
— Il comprend que la menace se forme à chaque instant où une décision n’est pas prise. Il comprend que la menace se forme et devient grosse et forte par l’accumulation des décisions qui n’ont pas été prises. Il comprend que l’accumulation des décisions qui n’ont pas été prises peut rendre fou.
 
 
 
Beijing. Beijing est un lieu comme un autre pour devenir. Pas fou.
 
 
 
Il est 18h20. Ernesto arrive sur la place Tian’anmen. Interdite d’accès, à cette heure-ci. Interdite d’accès, pour la nuit. Ernesto voit l’espace vide de la place. Il voit les barricades en métal, tout autour de la place. Il voit les policiers et les militaires.
 
 
 
Il est 18h20. Ernesto se dit que la folie réside en l’impossibilité d’accéder à un lieu. La folie. Réside en l’impossibilité d’habiter un lieu. En l’impossibilité de naître, puis de vivre, dans un lieu. La folie, et sa douleur conséquente, s’épanouit dans la persistance de telles impossibilités.
 
 
 
• 4 novembre 2011 • ce jour-là → est visible sur le visage d’ernesto → le visage de mohammad omar → il lance un appel afin que les combattants évitent de tuer des civils → en afghanistan → il lance un appel afin que les combattants maintiennent de bonnes relations avec les civils → = → évitent toute action qui pourrait les toucher → + → les gens doivent également prendre des mesures → pour → ne pas être atteints lors des attaques → + → le peuple doit aider → les combattants → = → il demande aux civils de rester à distance des soldats américains.
 
 
 
Il est 23h08. Ernesto s’assoit à l’une des tables du Sea Love. Petit bar pour brothers et sisters de Beijing. Banquettes et gentils rideaux en fausse broderie. Ernesto commande un verre de Talisker. Il sort de son sac à dos son gros cahier fait d’un assemblage de feuilles disparates, attachées par des rivets en métal.
 
 
 
Il est 23h09. Or, il est possible de naître.
 
 
 
Il est 23h10. Il est possible de naître. Sans la menace.
 
 
 
Il est 23h11. Il est nécessaire de produire un accès pour que la vie soit effectivement possible.
 
 
 
Il est 23h12. L’accès à cette vie n’est pas préalablement donné.
 
 
 
Il est 23h13. Et dans la tête d’Ernesto, dix ans et quarante-neuf secondes, un gamin qui s’appelle également Ernesto lui demande : s’il te plaît, Ernesto, est-ce que tu voudrais bien me raconter encore une fois l’histoire de OUI-OUI et la gomme magique ?
 
 
 
Je regarde ce gamin. J’ai la sensation que c’est la dernière fois que je le regarde. J’ai la sensation que c’est la dernière fois que je le regarde comme ça. La dernière fois que je parle de lui comme ça. Je le regarde, et je me dis, tiens, je suis en train de faire un truc, là. Je suis en train de ressentir un truc, oui. Je suis en train de cesser de ressentir comme une trahison la distance qui me sépare de cet enfant. Je suis en train de cesser de ressentir comme un jugement le regard qui serait le regard de cet enfant que j’étais sur ce que je suis et deviens.
 
 
 
Il est 23h26. Ernesto commande un autre verre de Talisker.
 
 
 
Le regard. Ce regard. Le regard de cet enfant que je fus, s’il fut. Ce regard a produit la menace et l’a produite avec une puissance mortifère comme seule puissance de vie. Et. Ce regard. Le regard de cet enfant que je fus, s’il fut. Ce regard, aujourd’hui, je n’en veux plus.
 
 
 
Il est 23h29. Il y aurait donc une possibilité de vivre sans jugement, ni trahison. Excellente nouvelle. Ernesto commande un double Talisker.
 
 
 
• 4 novembre 2011 • ce jour-là → est visible sur le visage d’ernesto → le visage de toshio nishizawa → président directeur général de la compagnie d’électricité japonaise tokyo electric power → il annonce → une perte nette de 627,3 milliards de yens → c’est-à-dire → 5,7 milliards d’euros → pour → le premier semestre de l’exercice en cours → la compagnie → doit payer une importante facture de pétrole → + → de gaz → pour faire fonctionner des centrales → thermiques → afin de pallier l’arrêt de la plupart de ses réacteurs → nucléaires → + → débourser des sommes d’argent → importantes → pour parvenir à stabiliser la situation → dans le complexe fukushima daiichi.
 
 
 
 
 
 
 

… jour suivant →


 
 
 
 
 
 
 
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