Spinoza in China | 3 novembre 2011

 
 
 
Ernesto et Taïwanana entrent dans la chambre 2125 du Furun Hotel Dongsi. Il est zéro heure pétante. Ils referment la porte derrière eux. Ils avancent de quelques pas, ils s’arrêtent, ils se regardent en silence – un instant, un instant ultra bref – et ils se jettent l’un sur l’autre dans un élan remarquable, fait de vigueur, de tendresse. Ils s’enlacent, ils s’embrassent, ils se projettent sur le lit et là c’est bataille, nudité, pistons, jeu, joie, jouissances et tutti quanti.
 
 
 
On voit. Ernesto et Taïwanana en ébats lièvre-biche. On voit. Ernesto et Taïwanana presque endormis, avec Ernesto tête entre jambes de Taïwanana et dans ce presque sommeil, on voit Ernesto léchant une à une les lèvres de Taïwanana, doucement, très doucement, buvant au sexe de Taïwanana, aussi. On voit. Ernesto et Taïwanana en ébats taureau-jument. On voit. Ernesto et Taïwanana, presque endormis, avec Taïwanana tête entre les jambes d’Ernesto et dans ce presque sommeil on voit Taïwanana léchant, suçant, mordillant le bout du sexe d’Ernesto, les couilles d’Ernesto, les fesses rebondies d’Ernesto, et, aussi, on voit un petit doigt serpent excitant le trou du cul d’Ernesto. On voit. Ernesto et Taïwanana en ébats cheval-éléphant.
 
 
 
Puis Ernesto et Taïwanana ont un petit moment de conversation.
 
 
 
       — L’expérience ne se partage pas, non ?
 
 
 
       — Je n’ai jamais entendu une pire connerie. Évidemment que si, l’expérience se partage. Quand on la vit elle se partage. À moins de la vivre en solo et dans ce cas j’appelle pas ça la vivre, elle se partage, on la partage. Si on la partage pas c’est une expérience solo et si c’est une expérience solo c’est pas une expérience.
 
 
 
       — Non. Moi je dis que l’expérience ne se partage pas. Elle ne se divise pas. Elle s’additionne, elle se multiplie, elle se transmet. Elle se multiplie, par transmission. Elle circule, partout. Elle est partout. Toi, tu as pas une partie de l’expérience en toi, bien séparée, de ton côté, et moi, une autre partie bien séparée, de mon côté, chez moi, et rien que chez moi. Elle est partout, l’expérience, elle circule.
 
 
 
       — Ernesto, tu peux t’arrêter de bouger un petit moment s’il te plaît ? Écoute-moi. Là, quand tu me lèches avec ta gentille petite langue d’amour. Il y a bien une partie de l’expérience dans ta petite langue d’amour, avec connexion nerveuse, partout, chez toi, et une partie de l’expérience là où tu lèches. Une partie de l’expérience est dans mes petites lèvres, une partie dans les grandes, une partie dans mon clito, avec connexions nerveuses, partout, chez moi, et connexions nerveuses complètement différentes chez toi.
 
 
 
       — C’est bien ce que je dis. Ça se diffuse. C’est partout, ça circule, c’est comme un réseau, c’est tout, c’est pas compliqué, c’est comme dans un seul corps, un flux hyper ramifié, qui circule partout, à l’intérieur d’un seul corps.
 
 
 
       — Non, Ernesto, il y a deux corps. Il y a mon corps. Il y a ton corps. Ça fait deux corps.
 
 
 
       — Ah. Bon. Bien. Évidemment. Bon. Disons. Disons que c’est hyper relatif.
 
 
 
       — Si tu veux Ernesto. Hyper relatif. Hyper ramifié. Hyper fun. Hyper tout ce que tu voudras. Ouais. Je veux bien. Avec nos cuisses. Bien ouvertes. Avec nos bras. Avec. Et dans nos ventres. Avec nos bouches. Nos sexes. Bien roide, celui-ci. Bien mouillé, celui-là. Avec tout le temps qu’on a.
 
 
 
La joie ?
 
 
 
La joie se produit par une bonne préhension des causes et des effets. Bien pris à bras-le-corps. C’est-à-dire. Bien pris en main. C’est-à-dire. Bien laissés libres par les corps. C’est-à-dire. Bien laissés libres par nos mains, nos bras, nos bouches, nos sexes, bien roide le mien, bien mouillé le tien, tout ça, mains, cuisses, bouches et bras et roide sexe mouillé, tout ça, en action. Dans le temps.
 
 
 
       — On ferait pas une petite confusion, là, entre joie et jouissance ?
 
 
 
       — Ernesto ?
 
 
 
       — Ouais. D’accord. Fun. Relatif. Ramifié.
 
 
 
       — Et tendrement, tu crois que c’est possible aussi, tendrement ?
 
 
 
       — Oui. C’est possible.
 
 
 
       — Super.
 
 
 
Avec. Tous les corps présents, bien vivants, dans l’étendue. Tous les corps présents, bien vivants en action dans l’étendue. Tous les corps, tous, tous en action. S’ils ne sont pas tous en action, ça ne fonctionne pas, c’est comme ça.
 
 
 
À 00h27, Ernesto et Taïwanana produisent leur première jouissance en synchro.
 
 
 
       — Et à part ça, Ernesto, tu es venu faire quoi ici en Chine ?
 
 
 
       — À part ça ? Moi ? À part ça je suis venu chercher et trouver une super nana comme toi. Pourquoi ?
 
 
 
Flottement.
 
 
 
       — Tu veux dire que tu es venu faire ton marché in China, Ernesto ?
 
 
 
Flottement.
 
 
 
       — Tu es au courant que l’espèce humaine n’est pas à vendre ?
 
 
 
Flottement.
 
 
 
       — Je suis au courant d’au moins quatre choses. 1. On est cons, mais quand même pas au point de voyager pour le plaisir. 2. Je suis venu ici pour vérifier trois ou quatre machins relatifs à la question de la dignité humaine. 3. Je rougis un peu, parfois, oui. 4. Ça ne m’empêche pas
de bander.
 
 
 
• 3 novembre 2011 • ce jour-là → est visible sur le visage d’ernesto → le visage de robert bryant → directeur de l’office national du contre-espionnage des états-unis d’amérique du nord → il rend public → un rapport de ses services intitulé → vol de secrets économiques dans le cyberespace par des espions étrangers → les chinois → sont les plus actifs → + → les plus constants → dans le domaine de l’espionnage économique → + → dans le domaine de l’espionnage des entreprises privées → + → dans le domaine de l’espionnage des spécialistes de la sécurité informatique → = → les réseaux informatiques d’un vaste éventail d’administrations publiques → des états-unis d’amérique du nord → + → d’entreprises privées → des états-unis d’amérique du nord → + → d’universités → des états-unis d’amérique du nord → + → d’autres institutions → des états-unis d’amérique du nord → toutes propriétaires d’un gros volume d’informations économiques sensibles → ont été victimes d’espionnage → en provenance de chine → par ailleurs → les services de renseignement russes → cherchent également à obtenir des informations → économiques → + → technologiques → afin de soutenir le développement de la russie → + → sa sécurité → = → la chine → + → la russie → par le biais de leurs services de renseignement → + → par le biais de leurs entreprises → s’intéressent aux technologies → de l’information → des états-unis d’amérique du nord → + → aux technologies de la communication → des états-unis d’amérique du nord → + → aux secrets commerciaux → des états-unis d’amérique du nord → + → aux secrets médicaux → des états-unis d’amérique du nord → + → aux secrets pharmaceutiques → des états-unis d’amérique du nord → + → aux technologies militaires → des états-unis d’amérique du nord → notamment → aux technologies militaires concernant les drones → + → les communications navales → = → la chine → + → la russie → déploient toute une panoplie de tactiques → pour → obtenir des informations → provenant → des états-unis d’amérique du nord → dans le but de parvenir à une parité économique → + → stratégique → + → militaire → = → le rapport de l’office national du contre-espionnage → des états-unis d’amérique du nord → intitulé → vol de secrets économiques dans le cyberespace par des espions étrangers → souligne la nécessité → pour les alliés → des états-unis d’amérique du nord → de faire pression sur la chine → + → la russie → afin que ces pays mettent fin à ces comportements illégaux.
 
 
 
Il est une heure du matin. J’appartiens à l’espèce humaine. Il est une heure du matin. J’entretiens des relations avec les êtres de mon espèce. Il est une heure du matin. J’entretiens des relations avec des êtres de toutes sortes d’autres espèces. Il est une heure du matin. Ici. En Chine. Présentement. Ma vive et lourde et ferme et roide et ta mouille ouverte brûlante participent de l’une des modalités de la relation intra-espèce-humaine.
 
 
 
Il est 1h10. Ernesto et Taïwanana tourneboulent dans le lit de la chambre 2125 du Furun Hotel Dongsi.
 
 
 
Chevauchée, hennissements, galops, sauts. Pause. Reprise.
 
 
 
Aux environs de 1h11, tandis qu’Ernesto et Taïwanana sont en plein ébats écureuil-colibri, ou colibri-taureau, ce n’est pas très clair, Ernesto s’immobilise net, et là, ô, regarde Taïwanana droit dans les yeux. Et là, suspendu dans le mouvement, et conséquemment Taïwanana suspendue avec lui dans le mouvement, ô, droit dans les yeux, Ernesto dit à Taïwanana : c’est vrai, en fait, l’amour, dans les faits, l’amour est une réalisation, n’est-ce pas, une réalisation c’est-à-dire un ensemble de productions par le réel et dans le réel, non ? Un ensemble de productions de formes diverses, variées, variables, c’est-à-dire un ensemble de productions de formes associées, toutes, jamais toutes, évidemment, mais un ensemble de productions de formes, tout de même, un ensemble de formes produites et associées à un projet commun répondant à la nécessité générale. Non ?
 
 
 
Taïwanana. Se marre.
 
 
 
       — Avec nécessité générale à produire en commun mon chéri bibi ? Appelle-moi Yameng. Doucement, s’il te plaît, oui, doucement.
 
 
 
• 3 novembre 2011 • ce jour-là → est visible sur le visage d’ernesto → le visage de omar al-béchir → président de la république du soudan → tandis que l’armée soudanaise entre dans la ville d’al-kurmuk → bastion de l’armée populaire de libération du soudan dans l’état du nil bleu au sud du pays → = → les forces armées soudanaises → + → d’autres forces régulières → sont maintenant à l’intérieur de la ville → = →les forces armées soudanaises → + → d’autres forces régulières → mènent actuellement des opérations pour éliminer les poches de rebelles à l’intérieur de la ville → = → les forces armées soudanaises → + → d’autres forces régulières → confisquent de grandes quantités d’armes → + → arrêtent un grand nombre de rebelles → = → le contrôle de la ville est maintenant aux mains → des forces armées soudanaises → + → d’autres forces régulières.
 
 
 
Il est 2h23. Je suis un être besogneux de l’espèce humaine. Il est 2h23. Je suis une être besogneuse de la besogne humaine. Il est 2h23. Je besogne avec toi. Oui. Je suis de l’espèce humaine, avec toi = je rencontre avec toi quelque être de l’espèce humaine = on produit là des formes assez diverses, variées, variables. Des formes matérielles. Immatérielles. Toutes, elles sont nécessaires. Toutes, elles sont réelles.
 
 
 
Il est 2h27. J’aime participer avec toi de la production des relations intra-espèce-humaines. Il est 2h27. Et toi, tu aimes ?
 
 
 
Il est 2h30. Hors l’amour, franchement, je ne vois rien d’autre qui puisse nous faire tenir.
 
 
 
Il est 2h34. J’aimerais bien faire un petit peu autre chose que tenir. J’aimerais bien ne plus confondre joie, jouissance et amour. Et avec ça, oui, j’aimerais bien produire de la valeur symbolique cent pour cent non marchande.
 
 
 
       — J’accélère ?
 
 
 
       — Si tu veux.
 
 
 
Il est 2h37. Moi, ma valeur symbolique, quand elle devient matérielle, elle ne devient pas toute grasse, toute lourde, toute informe.
 
 
 
Petits cris animaux. Râles. Ricanements. Feulements.
 
 
 
Il est 2h38. Moi, ma valeur symbolique ne devient pas matérielle. Moi, ma valeur symbolique ne devient pas. Elle change de régime.
 
 
 
Sifflement d’admiration. Un tout petit peu trop surjoué, juste ce qu’il faut pour que ça se remarque.
 
 
 
Il est 2h49. Accélère un tout petit peu moins s’il te plaît. Voilà. Oui.
 
 
 
Il est 2h57.
 
 
 
La mise en relation de ta vie avec ma vie. J’aime bien.
 
 
 
Il est 2h59. Et. À 2h59. Ernesto s’assoupit deux secondes et fait un rêve. Dans son rêve, il y a une nonne tibétaine, elle s’appelle Palden Choetso. Elle évoque un moment de son enfance, avec sa jeune sœur. Elle évoque la blancheur des traces de lait, autour de leurs lèvres, les matins, quand elles viennent de boire chacune dans un grand bol la première boisson de la journée. Au dehors de la petite maison, les animaux font tout un boucan. Le ciel est super bleu. Ernesto se réveille.
 
 
 
Il est 3h00 du matin.
 
 
 
       — Tu cherches toujours le réconfort, n’est-ce pas ?
 
 
 
       — Je comprends pas.
 
 
 
Il est 3h00 du matin.
 
 
 
       — Tu te retrouves toujours au même endroit, n’est-ce pas ?
 
 
 
       — Je comprends pas.
 
 
 
Il est 3h00 du matin.
 
 
 
Ernesto et Yameng s’enlacent. S’enchâssent. Et. En plein ébats jument-boa, remix carpe-tigre – c’est très rare, jamais très long – Ernesto rejoue le coup de la suspension et droit dans les yeux de Yameng, il dit : les secrets de la langue, tu sais, sont dans ce que nous sommes incapables d’entendre, et dans rien d’autre.
 
 
 
Yameng se marre. Once again.
 
 
 
       — Tu sais, Ernesto, je crois pas qu’on va faire long feu toi et moi, mais on peut quand même faire un joli petit feu.
 
 
 
       — Pourquoi tu dis ça ?
 
 
 
       — Je dis ça parce que j’ai besoin d’un homme sur un cheval au galop, et toi, toi tu as plutôt l’air d’être le genre de type avec une maison en briques et un jardin bien clos dans la tête. Mais. On peut continuer à faire ce joli petit feu qu’on vient de commencer. Pendant vingt-quatre heures, si tu veux, vingt-quatre heures pour moi ce serait super.
 
 
 
       — Ah. Oui.
 
 
 
Il est 3h01. Alors. Et à ce moment-là de la nuit, Ernesto se sent soudain comme s’il avait entre soixante-cinq et soixante-sept ans. À ce moment-là de la nuit, Ernesto a soudain l’impression d’être né entre 1946 et 1948, juste après la dite seconde guerre mondiale. Ça lui arrive. Parfois. Là, ça lui arrive très probablement à cause de ce que vient de lui dire Yameng, le truc de la maison en briques, avec un jardin, bien clos, dans la tête.
 
 
 
Et. À ce moment-là de la nuit. Ernesto entend une espèce de voix bien grosse, bien grave et bien sourde, et par moment somme toute assez chaleureuse, qui lui résonne dans la tête.
 
 
 
JE CROIS PAS QU’IL Y AIT QUELQUE CHOSE QUE TOI OU TA GÉNÉRATION VOUS AYEZ SPÉCIALEMENT FOIRÉ EN 1968 OU ALORS SI CERTAINS D’ENTRE VOUS ONT FOIRÉ UN TRUC CE SERAIT PEUT-ÊTRE JE NE SAIS PAS PEUT-ÊTRE JUSTE D’AVOIR CRU EN LA PROVIDENCE PEUT-ÊTRE JUSTE D’AVOIR CRU EN LA POSSIBILITÉ HISTORIQUE DE LA PROVIDENCE PEUT-ÊTRE JUSTE D’AVOIR CRU EN LA POSSIBILITÉ DE L’HÉROÏSME PROVIDENTIEL AVEC MAÎTRISE DE L’HISTOIRE À LA CLÉ C’EST-À-DIRE QUE LA MOITIÉ D’ENTRE VOUS A CRU POUVOIR MAÎTRISER L’HISTOIRE ET L’AUTRE MOITIÉ A PAS VOULU ET LES TROIS AUTRES QUARTS ÉTAIENT VOS ENNEMIS ALORS QUOI PEUT-ÊTRE VOUS AVEZ CRU POUVOIR MAÎTRISER QUOI LA LIBERTÉ BONNE PETITE BLAGUE LA MOITIÉ D’ENTRE VOUS A CRU POUVOIR MAÎTRISER LA LIBERTÉ ET L’AUTRE MOITIÉ A SURTOUT PAS VOULU ET LES TROIS AUTRES QUARTS ONT PRÉFÉRÉ CONTINUER AVEC SERVITUDE ÇA C’EST DÉJÀ VU ÇA SE VOIT TRÈS FRÉQUEMMENT C’EST ASSEZ NORMAL PEUT-ÊTRE AVEZ-VOUS JUSTE VÉCU EN FAIT UN MOMENT D’HISTOIRE NORMALE C’EST PEUT-ÊTRE JUSTE ÇA QUI VOUS EST ARRIVÉ.
 
 
 
       — Ok, faisons un joli petit feu.
 
 
 
Il est quatre heures du matin.
 
 
 
       — J’articule à merveille dans un parfait petit français un nuage de phrases à l’intérieur de ton sexe chinois.
 
 
 
Il est quatre heures du matin.
 
 
 
       — J’articule, merveille, tout un nuage de pensées. Avec de la salive et de la verve humaine. Non, pas sur mon visage. Oui, sur mon ventre, entre mes seins, à l’entrée de mon cul, si tu veux. Où tu veux, mais pas sur mon visage.
 
 
 
Il est 4h59.
 
 
 
       — Est-ce que tu connais les dix entraves du bouddhisme ?
 
 
 
       — J’ai eu mon bac scientifique, à l’oral, avec 5 en maths et 6 en physique-chimie. Oui, je connais les dix entraves du bouddhisme.
 
 
 
1. La vision du moi. 2. Le doute. 3. L’attachement aux rites et aux règles. 4. Le désir sensoriel. 5. L’aversion. 6. Le désir d’un corps physique pur. 7. Le désir d’une existence sans forme. 8. L’orgueil. 9. L’agitation. 10. L’ignorance. Je sais aussi qu’en 1848, le 11 décembre, Louise Michel et Karl Marx ont passé une journée ensemble, tous les deux, à Londres. Ils ont passé une journée dans un hôtel, un peu comme toi et moi, aujourd’hui. Ensemble, ils ont écrit un texte. Ils ont pris du temps pour écrire un texte. Et. Ensuite ils ont pris du temps pour le brûler. Une seule feuille a échappé au feu. 1. L’émancipation n’est pas obligatoire. 2. La langue libre parlée est la même langue que la langue libre qui lèche. 3. L’émancipation est une modalité du courage. 4. L’humour n’est pas interdit. 5. Le principe d’égalité est un principe. 6. Une ligne ténue mais tenace sépare les adversaires des ennemis. 7. Le bonheur n’est pas obligatoire. 8. Le malheur est une sale petite pourriture de merde toute morte et toute puante. 9. La différence est tenace et ténue entre bonheur et joie. 10. Rendez-vous dans la rue.
 
 
 
Ils sautent tous les deux à pieds joints sur le lit. Grincement des ressorts.
 
 
 
       — Excuse-moi, Ernesto, mais j’aimerais bien faire quelque chose de très concret avec ta langue, je peux ?
 
 
 
       — Je comprends pas.
 
 
 
       — Quelque chose de pratique, avec ta langue.
 
 
 
       — Ah, oui, bien sûr. Tu sais, ma grand-mère faisait une excellente langue de bœuf, à la sauce piquante, je connais la recette. C’est ma tante Janine qui me l’a transmise. Si tu veux, on pourrait aller tuer un bœuf ou un autre animal vivant sur les hauts plateaux mongols, toi et moi, j’arracherais la langue de l’animal mort, avec mes dents.
 
 
 
       — Ernesto ?
 
 
 
       — Oui.
 
 
 
       — Je t’ai dit ok pour vingt-quatre heures. N’oublie pas. J’ai rien signé pour des randonnées immortelles.
 
 
 
Grincements, couinements, gloussements.
 
 
 
       — Oui, oui, je me souviens très bien [tkt]. De toute façon, moi, l’immortalité, ça ne m’intéresse pas du tout j’aspire à l’éternité 3:).
 
 
 
       — Je peux faire quelque chose de très concret avec ta langue ?
 
 
 
       — Oui.
 
 
 
Il est 6h21. Et. À 6h21. On voit Ernesto, et Yameng, allongés, côte à côte, presque immobiles. On voit la respiration qui anime leurs corps.
 
 
 
À Taïpei, tous les matins, super tôt, avant le jour, je grimpais sur mon vélo et j’allais bosser dans les bureaux de Foxconn, avec la casquette de ma vieille grand-mère rivée à la tête. Certains jours, j’y allais avec un poème de Brecht, dans une poche de mon jeans :  Chaque matin pour gagner mon pain/ Je vais au marché où l’on vend des mensonges / Et plein d’espoir / Je me range à côté du vendeur. D’autres jours, j’allais bosser sans le poème de Brecht. Mais ça ne faisait aucune différence. Que j’aille au boulot avec ou sans le poème de Brecht dans la poche de mon jeans, ça ne faisait aucune différence quant à mon efficacité au travail. Je nettoyais les sols et les vitres des bureaux aussi bien et aussi vite avec ou sans le poème de Brecht. Et chaque matin, avec ou sans Brecht, je me disais que j’étais quand même mieux ici à faire ce boulot de merde, plutôt que de bosser dans les usines de Foxconn, à Shenzhen. Je sais pas si tu connais, Foxconn. C’est une boîte qui fabrique un maximum de produits électroniques pour Apple, Motorola, Nokia, Orange, SFR , Bouygues, Free, Dell. Elle fabrique en particulier les composants pour les iPhones vendus un peu partout dans le monde entier. Les bureaux de Foxconn sont à Taïwan, mais les usines et la main-d’œuvre sont en Chine continentale. Il y a cinq cent mille personnes qui travaillent pour Foxconn à Shenzhen, avec un taux de suicide assez comparable à celui de France Télécom, chez vous.
 
 
 
• 3 novembre 2011 • ce jour-là → est visible sur le visage d’ernesto → le visage de marty steiger → professeur dans une école secondaire d’oakland → il tient une affiche réclamant la démission de la maire → il la considère → responsable → de la répression policière survenue la semaine dernière → il dit → nous manifestons notre ras-le-bol → la ville ne fonctionne pas → l’état ne fonctionne pas → washington ne fait rien → mon salaire n’a pas bougé d’un dollar en huit ans → nos écoles sont sous-financées → ça a un impact sur les enfants → notre pays souffre → les riches ne paient pas leur juste part → la manifestation à oakland est un pas dans la bonne direction → j’aimerais voir une vraie grève → une grève où les autobus ne roulent pas → où tout est fermé.
 
 
 
Il est sept heures du matin.
 
 
 
Merde, merde, merde ! Il faut absolument que j’appelle ma mère. J’ai complètement oublié d’appeler ma mère !
 
 
 
Il est sept heures du matin.
 
 
 
Allo ? Mama ? C’est moi, Ernesto. Je te réveille ?
 
 
 
En France, il est minuit. Non. Ernesto réveille pas sa Mama. Elle vient juste de coucher Enzo – un des derniers brothers de la family. Enzo a deux ou trois ans. Et la Mama raconte à Ernesto, comment aujourd’hui, Enzo, deux ou trois ans, lui a demandé de lui lire le Traité de la réforme de l’entendement.
 
 
 
Oui. Tu m’as bien entendu. Le Traité de la réforme de l’entendement que ton cher cousin Ki lui a offert pour son premier anniversaire. Je lui ai lu le début, en latin, avec mon latin de 1952, et lui, le petit, tranquille, il me dit qu’il comprend très bien. Il dit : ça, c’est typiquement l’histoire d’un type qui veut partir de chez lui, mais qui sait pas comment faire. Il veut quitter sa family, mais il sent bien qu’il est encore un tout petit peu trop petit, et pourtant, déjà, il sent qu’il devient tout triste, tout gris, tout fripé, il faut qu’il parte. C’est comme une espèce d’histoire qui se répète, et qui devient de plus en plus triste, au point que la lumière est de plus en plus faible, et ça, ça peut plus durer comme ça, alors le type, il écrit ce bouquin.
 
 
 
La joie ?
 
 
 
Quand un gamin comme Enzo. Quand n’importe qui. Toi. Moi. Enzo. N’importe qui. Quelqu’un. Énonce ce qu’il ressent. Ce qu’il comprend. Et te le donne.
 
 
 
Il est 7h39.
 
 
 
La menace n’est pas un préalable à toute relation intra-espèce-humaine.
 
 
 
Il est huit heures du matin.
 
 
 
       — Ernesto ?
 
 
 
       — Oui ?
 
 
 
       — J’aime bien le chant du colibri dans ta gorge, quand tu jouis.
 
 
 
       — Yameng ?
 
 
 
       — Oui ?
 
 
 
Il est neuf heures du matin.
 
 
 
       — Ce qui n’est plus une menace absolue peut être alors considérée comme une approche réelle, n’est-ce pas ?
 
 
 
       — Oui.
 
 
 
Et. Dans la chambre 2125 du Furun Hotel Dongsi. Râles super légers, souffles chauds, froids, sueurs, chaud, froid, chaud, chaud, chaud. Les radiateurs sont ouverts à fond. Il est 10h37.
 
 
 
• 3 novembre 2011 • ce jour-là → est visible sur le visage d’ernesto → le visage de baudouin prot → directeur général de la banque nationale de paris paribas → il annonce une décote de 60% des titres grecs de la banque nationale de paris paribas → + → des cessions massives d’obligations d’état → + → des réductions d’effectifs → = → il annonce l’accélération de l’adaptation de la banque au nouvel environnement financier → + → il annonce → c’est la dernière fois que nous participons à un exercice volontaire vis-à-vis de la grèce → = → il y a un temps pour tout → = → le temps du volontarisme est terminé → + → un défaut total de la grèce serait tout à fait gérable pour la banque nationale de paris paribas → + → la banque se laisse une marge de manœuvre pour rémunérer ses actionnaires.
 
 
 
Et. À onze heures du matin. Pour la première fois de sa vie. Peut-être en conséquence retardée de l’action très concrète que Yameng réalisa avec la langue d’Ernesto, aux environs de six heures. Ou. Peut-être en conséquence différée de la compréhension par Enzo du Traité de la réforme de l’entendement. Ou encore pour une raison toute autre. À onze heures du matin. Ernesto comprend pour la première fois que si donner, comme n’importe quoi d’autre, se décide, le don ne se réalise que par une absence totale d’intentionnalité. Or, cette absence totale d’intentionnalité n’est rien d’autre qu’une manière de comprendre ce qu’est la nécessité. Ou. Autrement dit. Cette absence totale d’intentionnalité est une manière de connaître, c’est-à-dire, est une manière de vivre, ce qu’est le désir. Ernesto comprend ça. Il ne sait pas très bien comment il le comprend. Il sent juste qu’il le comprend.
 
 
 
Il est onze heures du matin.
 
 
 
Et. À onze heures du matin. Peut-être en conséquence retardée de l’action très concrète que Yameng réalisa avec la langue d’Ernesto, aux environs de six heures. Ou. Peut-être en conséquence différée de la compréhension par Enzo du Traité de la réforme de l’entendement. Ou peut-être, très probable même, en raison d’une conjonction de conséquences relatives aux dix années et environ vingt-sept secondes jusque-là vécues par Ernesto. À onze heures du matin. Ernesto. Il a plus peur.
 
 
 
Cela ne dure pas très longtemps mais cela dure un temps suffisant pour qu’Ernesto éprouve la sensation. Ne plus avoir peur. Voilà. Maintenant. Ernesto. Il sait ce que c’est.
 
 
 
Et. À midi. Conjonction de conséquences et compagnies, Ernesto, à midi, ressent alors le truc qu’il ressent de temps en temps et qu’il aime tant. Je. Suis en train de naître.
 
 
 
Ce n’est pas la première fois que ça lui arrive, en effet, et, à chaque fois c’est tout un tremblement.
 
 
 
Je. Suis en train de naître. Voilà. C’est exactement ce qui est en train de m’arriver. Once again. Il est midi. Je suis en train de naître. Je n’ai plus peur. Tout est d’un seul coup super calme. J’ai un peu froid, mais je n’ai plus peur. Je suis juste en train de naître. C’est-à-dire, à partir de maintenant, je suis dehors. C’est-à-dire, à partir de maintenant, je suis vivant, dehors.
 
 
 
Il est 12h40.
 
 
 
• 3 novembre 2011 • ce jour-là → est visible sur le visage d’ernesto → le visage de palden choetso → tandis qu’elle s’inonde le corps d’essence → tandis → qu’elle met le feu à une allumette → tandis → qu’elle approche l’allumette de son corps → tandis → que la flamme entre en contact avec les émanations d’essence → tandis → que l’essence s’enflamme → tandis → que l’essence enflammée brûle son corps → tandis → qu’elle est en feu → debout → tandis qu’on entend les cris → tout autour d’elle → tandis que de sa bouche à elle on entend aucun cri → aucun son → aucun mot → tandis que son corps est une flamme → tandis que son corps brûle → puis tombe → au carrefour d’un centre-ville → dans le comté de tawu → au tibet.
 
 
 
Il est 12h41. Dans la chambre 2125 du Furun Hotel Dongsi. À Beijing. Ernesto et Yameng produisent leur deuxième orgasme en synchro.
 
 
 
Leurs peaux. Leurs sexes. Leurs salives. Leurs souffles. Leurs chaleurs. Leurs cuisses. Leurs gloussements. Leurs bras. Leurs trente-deux mots d’anglais international avec lesquels depuis le début ils font semblant de parler. Leurs ventres. Leurs gémissements. Leurs cris et leurs râles. Leurs petits orteils. Leurs lèvres. Leurs chevilles et leurs poignets. Leurs ongles. Leurs cheveux. Se touchent. Se glissent. Se caressent. Se lèchent. Se pénètrent. Ils s’assoupissent. Ils recommencent.
 
 
 
Densités matérielles. Matérialités de l’amour. Oui. Quelque chose comme ça.
 
 
 
Ce que Yameng a fait de très concret avec la langue d’Ernesto, aux environs de six heures ?
 
 
 
Nécessairement tout un mécanisme de réciprocités. Pas seulement matérielles.
 
 
 
Il est 15h00. Ernesto et Yameng dorment profondément.
 
 
 
 
 
 
 

… jour suivant →


 
 
 
 
 
 
 
couverture_Spinoza in China_pour impression 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

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