Spinoza in China | 1er novembre 2011

 
 
 
Ok. Donne. File-moi ce bouquin.
 
 
 
Ça. Ça se passe dans la cuisine de l’appartement, chez Ki. Chez Ki et la compagne de Ki. Il est environ sept heures, le matin. On voit Ernesto, en train de se réveiller. Il boit un premier café. On voit Ernesto, en train de se réveiller. Il boit un deuxième café. On voit Ernesto, avalant péniblement, à chaque gorgée de café, son refus de l’Éthique, hier soir. On voit Ernesto avaler le refus d’un bon gros bouquin pour le bon gros voyage. On voit Ernesto avaler de travers chaque gorgée de café. On voit, enfin, son cousin Ki le rejoindre, et lui demander s’il a bien dormi. Non. Ernesto a pas bien dormi.
 
 
 
On voit, alors, cousin Ki tendre à Ernesto la traduction française par Robert Misrahi de l’Éthique de Baruch Spinoza. On voit Ernesto saisir le bouquin, l’ouvrir aux premières pages, et faire trois pas en arrière à la vue de larges traces de stabilo boss, qui soulignent des passages entiers du texte de la présentation, un peu partout, sur les premières pages. On voit Ernesto en face à face avec les phrases soulignées au stabilo boss.
 
 
 
Ce livre n’est pas à moi. Ce livre n’est pas pour moi. Ce livre appartient au big boss.
 
 
 
On voit, cependant, Ernesto continuer de feuilleter le bouquin. On voit Ernesto se détendre peu à peu, à partir de la page 63 – pages enfin vierges de traces de stabilo boss. Et. On voit Ernesto à l’instant précis où pour la première fois il lit la phrase suivante : L’amour est une joie qu’accompagne l’idée d’une cause extérieure.
 
 
 
Ok. Donne. File-moi ce bouquin.
 
 
 
Ernesto accepte le livre.
 
 
 
Merci cousin.
 
 
 
Ernesto accepte le cadeau.
 
 
 
Ernesto avale un troisième café. Ernesto fourre le bouquin dans son sac à dos. Ernesto embrasse Ki, son cousin, qui, s’en va bosser. Ernesto prend une douche. Ernesto grimpe dans un bus. Le bus file en direction de la gare du Nord. Ernesto est assis dans le bus. Son cousin, Ki, assis dans un autre bus, rejoint l’école maternelle où il enseigne la philosophie à des élèves de petite, moyenne, et grande sections. École Newton. Clichy-La-Garenne. 1 place Jules Verne.
 
 
 
• 1er novembre 2011 • ce jour-là → est visible sur le visage d’ernesto → le visage de bachar al-assad → tandis que la ligue arabe exige le retrait des chars de l’armée syrienne des villes → + → exige l’arrêt de la violence → + → exige la libération des détenus → + → exige le début d’un dialogue entre le gouvernement et l’opposition syrienne → tandis que l’armée syrienne → + → les services de renseignements → syriens → tuent depuis trois jours → plus ou moins un syrien → toutes les heures → dans les villes et les villages → dits rebelles.
 
 
 
Aux environs de 8h30, on voit Ernesto dans les couloirs souterrains de la gare du Nord. Aux environs de 8h30, on voit Ernesto grimper dans un wagon de RER , direction terminal 1, Charles de Gaulle Airport.
 
 
 
Et. À 8h32. À 8h32 précises. Dans le RER . On voit Ernesto, alors qu’il est en train de lever le nez d’un gros cahier qu’il a fabriqué lui-même, un gros cahier, fait de feuilles disparates assemblées entre elles par des rivets en métal. On voit Ernesto lever la tête de son gros cahier. Et. Plonger tout doucement son regard entre les cuisses d’une femme, assise, là, juste en face de lui. On voit le regard d’Ernesto attiré par cette femme croisant décroisant ses jambes nues, juste en face de lui, là, sur le strapontin. On voit, chez Ernesto, aux environs de 8h34, peut-être, on voit que s’ouvre au regard d’Ernesto quelque chose comme peut-être la possibilité d’entrevoir le sexe de cette femme. C’est-à-dire. On voit Ernesto plonger son regard entre les cuisses de cette femme et penser pouvoir, ainsi, par le regard, atteindre le sexe de cette femme. Et. Présentement. De regard d’Ernesto à cuisses croisées décroisées de la femme, on voit se trafiquer, chez Ernesto, un bref instant d’érotique suburbain, avec sexualité, solitaire, par l’œil. C’est-à-dire. On voit un petit peu comment se trafique la naissance d’une excitation chez Ernesto. On voit la naissance d’une excitation à la vue de ces cuisses croisées décroisées par cette femme, assise en face de lui, là, sur ce strapontin. On voit la naissance d’une excitation chez Ernesto à la vue de la matérialité des cuisses de cette femme. À la vue de la matérialité sexuelle de la peau de cette femme à portée de la matérialité sexuelle d’Ernesto, assis, là, son cul sur un strapontin, celui de la femme, assis sur un autre, ici, tous les deux face à face dans ce wagon de RER , le 1 er novembre 2011. Et. À 8h36. Les portes s’ouvrent. Ernesto descend. Charles de Gaulle Airport.
 
 
 
• 1er novembre 2011 • ce jour-là → est visible sur le visage d’ernesto → le visage de giórgos papandréou → premier ministre de la république hellénique → il annonce → l’organisation d’un référendum relatif au plan de sauvetage acté par le dernier conseil européen → il déclenche → la colère des gouvernants de berlin → + → la colère des gouvernants de paris → + → la consternation des gouvernants de bruxelles → + → l’effondrement du cours des bourses européennes.
 
 
 
Par ailleurs. La distance entre Paris et Beijing est de douze mille kilomètres. Et. Sans trop ici se soucier des activités relatives à la vie d’Ernesto entre 8h36 et le moment du décollage de l’avion à bord duquel il embarque. Noter, là, trois petites choses qui ont lieu pendant le vol entre Paris et Beijing.
 
 
 
Chose n°1. Ernesto regarde sur un écran 2 pouces, fixé à la verticale du dos du fauteuil devant le sien, The Age of Innocence, de Martin Scorcese. Et lorsqu’en marge d’une réception mondaine, Michelle Pfeiffer glisse sa main sur celle de Daniel Day-Lewis, et que ce gros nigaud de Daniel la désire comme un dingue et se refuse à tout foutre en l’air de sa vie programmée pour vivre son désir, Ernesto tend sa main droite vers le verre de vin rouge posé sur la tablette, un tout petit peu au-dessous de l’écran 2 pouces, et il saisit le verre et ouvre alors bien grand la bouche et avale d’une traite ce qui reste de vin, tandis, que, subrepticement, et, mentalement, il caresse la nuque de la femme du RER maintenant assise un rang devant lui dans l’avion.
 
 
 
Chose n°1. Ernesto regarde sur un écran 2 pouces fixé à la verticale du dos du fauteuil devant le sien : The age of innocence, de Martin Scorcese. Et, lorsqu’en marge d’une réception mondaine, Michelle Pfeiffer glisse sa main sur celle de Daniel Day-Lewis, et que ce gros nigaud de Daniel la désire comme un dingue et se refuse à tout foutre en l’air de sa vie programmée pour vivre son désir, Ernesto : tend sa main droite vers le verre de vin rouge posé sur la tablette, un tout petit au-dessous de l’écran 2 pouces, et, saisit le verre et ouvre alors bien grand la bouche et avale d’une traite ce qui reste de vin, tandis que, subrepticement, et, mentalement, il caresse la nuque de la femme du RER maintenant assise un rang devant lui dans l’avion.
 
 
 
• 1er novembre 2011 • ce jour-là → est visible sur le visage d’ernesto → le visage de moncef marzouki → président du congrès pour la république tunisienne → il déclare → écrire la constitution d’une république demande plus d’un an → il nous faut déjà trente jours pour mettre en place un gouvernement → + → élire un président → + → il nous faut trente jours pour multiplier les congrès → + → nous devons corriger toute une infrastructure → nos ministres → doivent se familiariser avec leur nouvelle responsabilité → + → apprendre le métier → = → nous prenons le temps qu’il faut pour écrire une constitution valable pour les cent ans à venir.
 
 
 
Chose n°2. Alors qu’Ernesto a fini de regarder The Age of Innocence. C’est-à-dire. Alors qu’Ernesto a essuyé sa petite larme en voyant Daniel Day-Lewis renoncer sur toute la ligne à vivre son désir. Ernesto ouvre le tome 1 de la méthode Assimil – Apprendre le chinois sans peine – et coup sur coup il apprend que la syllabe ma, selon le ton qu’on lui donne, signifie chanvre, cheval, injurier, ou maman. Et que mǎi signifie acheter. Et que mài signifie vendre.
 
 
 
Ne te laisse pas envahir par l’émotion. Ne te laisse pas envahir par la panique. Un problème survient, détache-le de toi. Ne te laisse pas prendre par son pouvoir. Ne t’enchaîne pas à son pouvoir. Ne panique pas. Ne produis pas le mouvement par lequel tu t’enchaînes toi-même à son pouvoir. Ne produis pas le mouvement par lequel tu t’enchaînes toi-même au mouvement de son pouvoir. Détache-toi. Détache-toi de ce mouvement. Observe-le. Observe-le et prends le temps de t’orienter. Prends le temps d’observer. Prends le temps de trouver la place adéquate à la production de ton désir. Oui. C’est ça. Transforme tout geste et toute phrase de panique en affirmation. Transforme tout geste et toute phrase de panique en action. Allez ! Zǒu !
 
 
 
• 1er novembre 2011 • ce jour-là → est visible sur le visage d’ernesto → le visage de rupert hoogewerf → directeur de l’hurun report → société éditrice de magazines spécialisés dans le luxe → + → société possédant un institut de recherche → + → de sondage → il relit → l’enquête réalisée par sa société → avec → la bank of china → il relit → plus de la moitié des chinois → les plus riches → projettent de quitter le pays pour s’installer à l’étranger → c’est-à-dire → de préférence → aux états-unis d’amérique du nord → + → au canada → = → 46% des chinois dont les avoirs dépassent 10 millions de yuans → c’est-à-dire → 1,14 million d’euros → envisagent un départ à l’étranger → = → volonté d’offrir une meilleure éducation à leurs enfants → + → volonté d’assurer la sécurité de leurs biens → par ailleurs → le canada → mais aussi l’australie → offrent des facilités pour obtenir des permis de résidence → aux étrangers → qui investissent des sommes importantes dans leur pays.
 
 
 
Chose n°3. Ernesto dort pendant tout le reste du voyage. Il dort tandis que l’avion survole la Russie. Il dort tandis que l’avion survole les hauts plateaux mongols. Il dort tandis que l’avion survole le désert de Gobi.
 
 
 
• 1er novembre 2011 • ce jour-là → est visible sur le visage d’ernesto → une tache noire → au sol → sous le préau du lycée professionnel jean moulin → à béziers → une tache noire → au sol → le sol carbonisé → avec des traces de pas → des empreintes → traçant une diagonale dans la cour → jusqu’à l’entrée d’un bâtiment → le sol → carbonisé → avec la texture → gluante → de la neige carbonique → le sol → carbonisé → et la voix de lise bonnafous → professeur de mathématiques au lycée professionnel jean moulin → à béziers → la voix de lise bonnafous au moment où elle craque l’allumette → au moment où → l’essence s’enflamme → la voix de lise bonnafous → au moment où elle dit → je fais ça pour vous.
 
 
 
Et. Tandis que l’avion survole le désert de Gobi. Ernesto rêve qu’il est chef d’orchestre sur la place Tian’anmen.
 
 
 
Description du rêve. Ernesto est en train de diriger un petit orchestre de chambre, en plein air, sur la place Tian’anmen, face à la Cité interdite. Les musiciens et musiciennes de l’orchestre sont tous et toutes asiatiques, et chacun, chacune, porte un jogging très coloré, chacune et chacun tenant en main, en guise d’instrument, un très long tube de papier qui se révèle au fur et à mesure du rêve être une affiche enroulée sur elle-même, une affiche de quatre mètres par trois, sur laquelle, on le découvre également au fur et à mesure du rêve, est inscrite une phrase, écrite en caractères chinois. Ernesto découvre les phrases des affiches lorsque le musicien ou la musicienne attaque un nouveau moment musical, en réponse à un mouvement de baguette qu’Ernesto leur adresse, et que la musicienne ou le musicien, alors, s’envole, très gracieusement, quitte le groupe, et va rejoindre le portrait de Mao, fixé au mur de la Cité interdite, et, là, colle sur le visage de Mao son affiche, et sa phrase, écrite en gros caractères, rouges, sur fond blanc.
 
 
 
Phrase musicien n°1 : réappropriation du cours des choses. Phrase musicienne n°2 : plus ou moins fine modification de mon point de vue, et, passage de la consigne laisse-toi envahir sans rien craindre de l’invasion àmesurons un peu tous ensemble et pour voir les dimensions de l’univers. Phrase musicien n°3 : réappropriation du cours des choses, par l’action. Phrase musicienne n°4 : agencement des actions par interprétation et interpénétration. Phrase musicien n°5 : surgissement de l’inconnu. Phrase musicienne n°6 : super surprise. Phrase musicien n°7 : suspension de l’action première et reprise par une action nécessairement autre. Phrase musicienne n°8 : super surprise, comme si tu avais une image en tête, et soudain, un corps ou une pensée ou une action se tient face à toi, sans correspondance avec l’image en tête, et tu dois vivre avec = plus tout seul en solo dans ta toute petite tête. Phrase musicien n°9 : super stupeur. Phrase musicienne n°10 : super stupeur, comme si tu n’avais aucune image en tête, tu étais là, solo, bien solo tranquille, tout seul, dans ta tête, sans image, sans rien, et soudain, c’est un corps qui se tient face à toi, ou une phrase, ou un geste, qui se produit, et tu dois vivre avec = plus solo tout seul du tout dans ta toute petite petite tête. Phrase musicien n°11 : vivre avec = plus du tout solo tout seul dans ta toute petite petite petite tête. Phrase musicienne n°12 : te construire une temporalité propre. Phrase musicien n°13 : constitution d’un corps, dans un milieu ouvert, par les manières que nous avons chacun de participer à telles ou telles productions en cours.
 
 
 
À 6h55, heure chinoise, Ernesto est réveillé par un coup de coude. C’est son voisin de droite. L’avion vient d’atterrir à Beijing Airport.
 
 
 

… jour suivant →


 
 
 
 
 
 
 
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